Jean-Jacques Gandini
Qui est Emilio Lussu ? Intellectuel humaniste, avocat et homme d’action, il est attiré dans sa jeunesse par le socialisme romantique des héritiers de la révolution de 1848 et les écrits de Georges Sorel. En 1914-1915, il rompt avec le pacifisme pour devenir interventionniste au côté des Alliés. Officier dans l’armée de terre, il combat pendant toute la première guerre mondiale et se distingue sur le front de Vénétie1. Ce statut acquis d’ancien combattant lui servira longtemps de paratonnerre. En 1919 il fonde le Parti Sarde d’Action, un parti autonomiste, en faveur de la distribution des terres et des pâturages ; il sera élu député en 1921 et réélu en 1924 alors que Mussolini a déjà commencé à affermir son pouvoir. Il va s’avérer un adversaire radicalement déterminé du régime mussolinien dont il va dresser un tableau impitoyable dans son maître ouvrage que j’analyse ici, La Marche sur Rome et autres lieux, interdit en Italie jusqu’en 1945 mais circulant sous le manteau, traduit et publié en France en 1933 au moment précis où le fascisme semblait établi plus puissant que jamais et jouissant tant en Italie qu’à l’étranger d’un très haut niveau de consensus.
On en est loin pourtant au lendemain de la première guerre mondiale. Aux élections générales de novembre 1919, alors qu’il se présente à la tête d’une liste fasciste avec un programme « révolutionnaire radical », Mussolini n’obtient que 4000 voix (et aucun député) alors que le parti socialiste caracole nettement en tête avec 32 % des voix mais refuse l’alliance avec le « bloc bourgeois ». La situation intérieure se faisant toujours plus sombre, le vieux lion libéral Giovanni Giolitti est rappelé au pouvoir en juin 1920, paraissant alors aux yeux de la classe politique traditionnelle comme le seul homme capable de dominer la situation. C’est qu’entre-temps s’est produit le Bienno Rosso.
Les industriels refusant de discuter les revendications des ouvriers de relèvement de leurs salaires en proportion de la cherté de la vie, ces derniers font la grève perlée à laquelle les patrons répliquent par le lock-out. La tension monte et la situation se radicalise. La grève se transforme en occupation, relayée par le mouvement paysan qui occupe à son tour les terres. Plus de 3000 usines sont occupées, notamment à Milan, Turin et Gênes. Des milices ouvrières armées se forment pour surveiller et poursuivre la production à leur propre compte. Mais par incapacité d’étendre le mouvement et par absence de stratégie, la situation se fige, d’où l’appel à Giolitti. Ce dernier, malgré la pression des industriels demandant l’évacuation des usines par l’armée, prône le dialogue avec le mouvement révolutionnaire qui va lâcher la proie pour l’ombre en acceptant d’évacuer pacifiquement les usines contre des augmentations de salaire et la promesse, qui ne sera jamais tenue, d’un contrôle sur la gestion des entreprises. La crainte d’une reprise des troubles sociaux et le spectre, agité, d’une possible révolution socialiste, va favoriser la montée du fascisme qui se livre à des expéditions armées, des pillages et des incendies, tant dans les villes que dans les campagnes, impunément car soutenu en sous-main par Giolitti :
Il avait imaginé cette manœuvre : armer, exciter, protéger le « squadrisme » fasciste, le soutenir dans une offensive contre le socialisme, l’avoir à ses côtés aux élections générales et puis dompter cette force victorieuse en la faisant rentrer dans le cadre solide de l’État… Mais la créature va s’émanciper de son maître et s’emparer de l’État pour son propre compte.
Lors des élections du 15 mai 1921, le bloc gouvernemental de centre droit sort victorieux mais avec une faible majorité, le parti socialiste, rassemblant encore 24 % des voix pour rester le premier parti d’Italie, continuant à refuser toute alliance. Le parti fasciste réalise, lui, un bond en avant avec 36 députés sur 500, Mussolini rassemblant cette fois sur son nom 170 000 voix. Ils sont certes peu mais déterminés et « agissent dans un moment où les autres se repaissent de paroles ».
Le 4 juillet 1921, Giolitti, devenu l’arroseur arrosé, est renversé à la fois par les fascistes alliés à la droite et par la gauche. Son successeur, Bonomi, tombe à son tour en février 1922 et est remplacé par Facta qui laisse la bride sur le cou aux fascistes multipliant les exactions qui restent impunies. En réplique, on assiste alors à un sursaut de l’Alliance pour le Travail – fédération des organisations ouvrières et paysannes antifascistes – qui tente une ultime résistance en proclamant la grève générale le 31 juillet :
La grève se propose la défense des libertés politiques et syndicales. C’était la première fois que les travailleurs italiens se battaient en masse pour la défense des conquêtes de la démocratie. Mais l’art de la guerre politique avait changé : on se contentait d’une action démonstrative alors qu’il aurait fallu une bataille rangée.
Le gouvernement intervient promptement, avec le renfort de Mussolini qui décrète la mobilisation des chemises noires qui s’imposent par la force dans tout le pays, malgré de forts îlots de résistance comme à Parme et en Sardaigne : les squadristes fascistes sont bien le bras armé du grand capital et des grands propriétaires terriens. Le gouvernement est tétanisé et le 11 août Mussolini déclare dans une interview : « La marche sur Rome est commencée. »

Les évènements vont alors se précipiter. Le roi, hésitant jusque-là, bascule lorsque le 30 septembre, reprenant à son compte le fameux « Paris vaut bien une messe » d’Henri IV, Mussolini, qui avait au départ des convictions républicaines, proclame : « Il faut avoir le courage d’être monarchiste », obtenant ainsi sans coup férir le soutien de l’armée. Après le vaudeville autour de la proclamation de l’état de siège (la marche sur Rome est lancée effectivement par Mussolini le 28 octobre après que les fascistes ont lâché le président du conseil Facta qui proclame en retour l’état de siège ; mais le roi refuse de signer le décret d’application et l’armée va donc rester cantonnée dans ses casernes), Victor-Emmanuel III invite le 29 par télégramme Mussolini, qui s’était replié prudemment sur Milan, à former le ministère. Ce dernier arrive par train le 30, les colonnes fascistes, revigorées, défilent dans Rome le 31 et passent sous le Quirinal, le roi au balcon et Mussolini à ses côtés : « Les conversions commencent à pleuvoir… Les hauts fonctionnaires de l’État libéral se hâtent d’accepter le fait accompli. Il n’y a qu’à se taire et obéir. ». Comme l’analysera Bertolt Brecht, après l’arrivée légale d’Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933 : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution en temps de crise. »
Le 16 novembre, Mussolini abat ses cartes. Il proclame dans un premier temps : « Les libertés statutaires ne seront pas violées ; la loi, je la ferai respecter à tout prix. L’État est fort et montrera sa force contre tous, même contre une éventuelle illégalité fasciste. » Avant de poursuivre : « …tant qu’il sera possible ». Et d’enfoncer le clou : « Je demande les pleins pouvoirs. » Par 306 voix pour et 116 contre, la Chambre se couche et vote la confiance. La dictature est en route. Les antifascistes sont expulsés des administrations publiques et privées.
Tout au long de l’année 1923 les fascistes se maintiennent au pouvoir mais l’adhésion populaire n’est toujours pas au rendez-vous. Mussolini exige alors la réforme de la loi électorale qui devra être rédigée de telle façon que le parti fasciste aura la majorité des sièges et, devant l’hostilité de la majorité des parlementaires, fait savoir officieusement qu’il dissoudra la Chambre. Coup de semonce reçu cinq sur cinq : Sauvons nos sièges ! « Giolitti fait dire à ses amis que la sagesse patriotique conseille d’être prudent. » Résultat : 303 pour, 140 contre. Nouvelles élections le 6 avril 1924 alors qu’une vague de terreur secoue à nouveau le pays. La liste gouvernementale du « Bloc national » l’emporte avec plus de 4 millions de voix contre 3 environ à l’opposition qui résiste, notamment en Sardaigne où Lussu est réélu : 355 sièges contre 176, soit deux fois plus de sièges pour un tiers seulement de voix en plus.
Dans un discours devant la nouvelle chambre des députés le 30 mai 1924, Giacomo Matteoti, au nom du parti socialiste, s’élève contre le régime et demande l’invalidation des élections. Le 10 juin il est enlevé par un groupe de squadristes commandé par Amerigo Dumini, qui se vante d’être un « assassin officiel », couvert par le général De Bono, chef de la Sûreté, compromettant ainsi directement le chef du gouvernement. L’émotion est immense. Les députés de l‘opposition déclarent qu’ils ne remettront plus les pieds à la Chambre tant que les coupables n’auront pas fait l’objet de poursuites judiciaires et, reprenant une vieille tradition de la Rome Antique, se retirent sur l’Aventin.

Flottement au sein des fascistes, certains estimant même que Mussolini les a trahis :
Le fascisme tout entier semblait agoniser… Si cinq cents antifascistes avaient donné l’assaut aux ministères, toute la ville les aurait soutenus et Mussolini aurait perdu le pouvoir aussi vite qu’il l’avait conquis.
Mais Lussu de poursuivre :
L’insurrection était un concept étranger à la mentalité des dirigeants antifascistes. L’opposition répugnait à toute entreprise illégale. L’Aventin était constitutionnel et il fondait son autorité uniquement sur le rappel des règles parlementaires, sur les droits établis par la Constitution. L’Aventin était persuadé que le Duce avait le devoir de se démettre et qu’il se démettrait, même contre sa volonté, soit sous la pression de l’opinion publique, soit sur l’intervention du chef de l’État. Mais le gouvernement de Mussolini n’était pas un gouvernement parlementaire et le roi était trop compromis pour pouvoir songer à détruire lui-même son œuvre.
L’opposition parlementaire et le fascisme ne jouaient pas dans la même cour, et en plus elle n’avait pas d’armes à la différence du fascisme.
Dans un premier temps, Mussolini tente de désamorcer la tension grandissante en donnant des gages : la bande à Dumini est mise sous les verrous, de même que trois des hiérarques du régime, Filipelli, Marinelli et Rossi, qui ne veulent pas pour autant jouer les boucs émissaires et rédigent des mémoires accusant Mussolini d’être l’instigateur de l’assassinat de Matteoti. Dans un discours au Sénat le 24 juin, il va jusqu’à dire :
À partir d’aujourd’hui s’ouvre le règne de la clarté et de la justice. Les derniers restes d’une méthode illégale, qui était inévitable, mais qui est aujourd’hui périmée, vont disparaître. L’autorité du droit est rétablie pour toujours.
Ce faux acte de contrition est balayé par la découverte du corps de Matteoti le 16 août. La lutte reprend de plus belle avec une grande violence, du moins en paroles. Giovanni Amendola, le chef de file de la démocratie libérale, fait publier le 29 décembre dans Il Mondo le mémoire de Rossi, après qu’il a été envoyé préalablement, avec celui de Filipelli, au roi, lequel reste mutique. Tous les journaux le reproduisent intégralement à leur tour. Mais cette fois, Mussolini tient bon : il contre-attaque en décrétant la censure préventive sur les journaux, ordonne la mobilisation générale de la Milice, et le 3 janvier 1925 tombe le masque devant la Chambre :
Devant cette assemblée et devant le peuple italien, je déclare que j’assume, seul, la responsabilité morale, politique, historique, de tout ce qui est arrivé.
La bataille est perdue, l’Aventin ridiculisé ; le 3 janvier 1925 a créé un ordre nouveau2.
Les anciens combattants toutefois ne se le tiennent pas pour dit et, réunis en congrès à Assise, votent à une grande majorité un ordre du jour dans lequel ils se déclarent les adversaires du régime et réclament le rétablissement de toutes les libertés prévues par la Constitution. Une délégation demande à être reçue par le roi et lui soumet son ordre du jour. Impavide, Victor-Emmanuel III leur fait en retour cette déclaration stupéfiante : « Ce matin, ma fille a tué deux cailles. » Le roi s’est à nouveau rangé aux côtés de Mussolini. Il n’y a plus d’obstacle à la souveraineté fasciste. Voici venu le temps des lois fascistissimes3 qui vont dessiner le contour de ce nouvel ordre nouveau.
Près de deux ans plus tard, le 31 octobre 1926, pendant une grande réunion fasciste à Bologne, un coup de revolver, raté, est tiré contre le Duce. Qui a tiré ?
Le fait est resté mystérieux. Un jeune garçon de 16 ans, Zamboni, ex-fasciste4, est désigné sur le champ comme l’auteur de l’attentat et assassiné sous les yeux du Duce.
Ce même jour, alors qu’il est dans son appartement de Cagliari, Lussu apprend par un ami bien placé à la préfecture que celle-ci est au courant de l’attentat et qu’il fait partie des cibles à éliminer. Les squadristes envahissent la place située devant son immeuble et il fait feu sur le plus intrépide en train d’escalader un balcon pour atteindre son appartement, le précipitant dans le vide. La place redevient déserte comme par enchantement et Lussu se moque de leur couardise, dressant un féroce portrait de leur chef :
Au bruit du coup de feu, il s’évanouit, se croyant tué, et on le croit mort sur le coup. C’était un vétéran de la matraque et de l’huile de ricin5. Il passait pour être d’une audace sanguinaire. Il avait en effet accompli beaucoup d’actions de bravoure contre des maisons abandonnées, des adversaires sans armes et isolés, des femmes et des enfants.
Poursuivi en justice, Lussu fut acquitté pour « légitime défense » mais sur la base des lois fascistissimes, la commission fasciste locale le fit condamner par mesure administrative à cinq ans de déportation sur l’île de Lipari, d’où il réussira à s’évader en août 1929 avec Carlo Rosselli6 et Fausto Nitti, rejoignant après un détour par la Tunisie la France où il fondera avec ses deux compères « Giustizia e Libertà », son opposition irréductible au fascisme l’ayant fait surnommer « l’anti-Duce ».
Cette fois, c’est la fin. Tous les partis, toutes les associations, tous les journaux contraires au régime furent supprimés. Les députés de l’opposition furent déclarés déchus de leur mandat, et toutes les garanties prévues par la Constitution et le code pénal furent annulées. Pour les opposants au régime on institua la déportation dans les îles, un tribunal fasciste permanent et la peine de mort. La démocratie était désormais enterrée. Le Duce était le maître absolu.
Certes l’Histoire ne repasse jamais deux fois le même plat, mais la résistible montée en puissance de l’extrême droite en France, comme ailleurs, et son occupation « gramscienne » grandissante du terrain des idées devrait plus nous inquiéter. En effet, la prise du pouvoir par Mussolini n’est pas due à un soulèvement armé mais fut en réalité une « douce » installation dans le parlement italien, acceptée et favorisée par la connivence du parti libéral de Giolitti et du roi Victor Emmanuel III.
C’est Walter Benjamin qui rappelait que les totalitarismes ne s’installent pas tant à travers les enthousiastes que grâce à ceux qui consentent.
Jean-Jacques Gandini
Emilio Lussu, La marche sur Rome et autres lieux, préface d'Antonio Tabucchi, éditions du Félin, 2023, 274 p.
Voir Un anno sull’altiplano dont s’inspirera en 1970 Francesco Rosi pour son film culte Les hommes contre, titre également de la traduction en français parue chez Austral en 1995, rééditée par Arlea en 2015. ↩
Aux antipodes bien sûr du journal socialiste, puis communiste, d’Antonio Gramsci Ordine Nuovo fondé en 1919. ↩
Lois des 24 décembre et 31 décembre 1925, 31 janvier et 3 avril 1926. ↩
Lussu laisse entendre qu’il s’agirait d’une provocation, qu’Anteo Zamboni aurait pu être l’instrument d’une fraction fasciste dissidente. Mais la notice biographique qui lui est consacrée en fin d’ouvrage mentionne qu’il est issu d’une famille antifasciste. Anteo était un jeune antifasciste libertaire, et son père Mammolo un typographe anarchiste. Une rue de Bologne porte son nom. ↩
Lorsque les squadristes mettent la main sur un supposé antifasciste, ils l’obligent à boire de l’huile de ricin jusqu’à ce qu’il fasse allégeance au fascisme. ↩
Le 9 juin 1937, il sera assassiné avec son frère Nello sur une route de campagne de l’Eure par un commando du groupe fasciste « La Cagoule » auquel Mussolini avait soustraité cet attentat. ↩
À propos du livre d’Emilio Lussu Les livres, les revues, etc.