Vi subversa. What a life!

Vi subversa. What a life!

Les punks, des adolescent·es sans avenir ? « Ne faites aucune confiance aux gens de plus de 30 ans » ?

Vi Subversa a commencé à chanter en public à 40 ans, et deux ans plus tard, en 1976, elle a créé avec des potes le groupe des Poison Girls ; leurs disques ont été publiés par leurs ami·es de Crass. Elle ne se sentait certes pas vieille ! Nous reprenons et adaptons ici quelques textes parus à sa mort, en 2016, sur le site des Poison Girls et quelques autres.

Le punk m’a prise par surprise. Je m’étais déjà définie comme anarchiste et féministe bien avant l’avènement du punk. Le monde était basé sur une économie de guerre permanente et s’inscrivait dans les processus de la mondialisation industrielle – je rêvais d’un monde mettant les valeurs des besoins du peuple avant le profit, et au-dessus de lui. 

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L'une des légendes de l'histoire de l'anarcho-punk, telle que la racontent Crass et certains de leurs biographes, est que les groupes catalyseurs de ce mouvement ont été formés par des néophytes en politique ; des militant·es inexpérimenté·es qui auraient tâtonné pour se rapprocher de l'anarchisme par essais et erreurs, et surtout pour détourner l'attention des sergents recruteurs de la droite politique comme de l'extrême gauche. C’est là un récit fort peu convaincant (bien que joliment romantique) de la « découverte » du monde de l'anarchisme par ces militant·es ; mais, dans le cas de Poison Girls, il est manifestement faux. Comme son compagnon Lance d’Boyle, Vi Subversa était depuis longtemps active dans le mouvement anarchiste britannique. Le punk lui a donné l’occasion de trouver sa voix – forte, androgyne, troublante, juste –, au sens propre comme au sens figuré.

Morte à l'âge de 80 ans des suites d'une courte maladie, elle restera à jamais dans les mémoires comme l'une des figures les plus marquantes de la première vague du punk anarchiste britannique. Poison Girls, le groupe avec lequel elle a écrit, enregistré, chanté et joué, a été un catalyseur aussi important dans la formation de la sous-culture anarcho-punk anglaise que Crass. Le fait que ces deux groupes aient émergé indépendamment, travaillé pendant un temps en étroite collaboration avant de prendre des directions radicalement différentes est le reflet de nombreuses influences, mais la vision que Subversa a articulée si efficacement a été essentielle dans le rôle subversif joué par les Poison Girls.

Née Frances Sokolov, de parents juifs polonais établis à Londres, elle suit une formation de céramiste, puis travaille deux ans dans un kibboutz à se perfectionner. De retour à Londres, fréquentant le milieu des artistes de Soho, elle ne tarde pas à rejoindre le groupe anarchiste qui publie le journal Freedom et vit en couple avec un de ses rédacteurs, l’objecteur de conscience et syndicaliste Philip Sansom. Tous deux militent activement pour le désarmement nucléaire et le pacifisme. Elle enseigne à Woodberry Down, une école inclusive, à la fin des années 1950, et elle s’y trouve collègue de l’anarchiste Colin Ward. Installés à la campagne par la suite, Philip et Frances vont avoir deux enfants, un grand jardin – et une certaine frustration à ne plus être au cœur du mouvement. Après 1968, elle se forme en dynamique de groupe et éducation alternative et rencontre son nouveau compagnon, Lance d’Boyle (Gary Lance Robins, 1940-2017).

Les années Brighton

Dans les années 1970, Brighton a connu une explosion de cultures alternatives, de musiques et de libération sexuelle. Frances milite au MLF local, et c’est là qu’elle va commencer à chanter en public. Poison Girls est formé de deux femmes, Vi et Bella Donna, et deux hommes, Lance et Richard Famous. Ils ont commencé par une performance, The Body Show, qui parle de politique et de sexualité ; considérée comme obscène, elle est refusée par les festivals mais réunit un public dans un garage. Ils investissent bientôt un centre social sis dans une église abandonnée, dont ils occupent la cave avec d’autres groupes de musiciens. Les voisins n’apprécient guère, il faut déménager. Il se trouve que leur nouvel espace se situe à quelques kilomètres de celui de Crass : nouvelle collaboration, production de disques, concerts communs, tournées en Europe et en Amérique du Nord pendant une douzaine d’années. Et surtout elles et eux s’engagent ensemble dans des campagnes antinucléaires et pacifistes, féministes et solidaires, chantent la défense des prisonniers, du droit à l’avortement, des mineurs en grève, chantent la subversion.

Le premier concert des Poison Girls a été donné en 1977 dans leur local de Brighton, le dernier à Zagreb en 1989, peu avant le déchirement de la Yougoslavie. Elles ont publié quatre albums, des fanzines, des affiches et des badges, elles ont été écoutées par des dizaines de milliers de personnes bien qu’elles n’aient guère passé à la radio et jamais à la télévision. Un dernier concert privé a été organisé en 1995, pour les soixante ans de Vi.

Ce qui a fait de Subversa une figure si inspirante au sein de la scène punk alternative n'était pas simplement le fait de sa présence (une femme de l’âge des parents de la majorité des spectateurs et spectatrices), mais sa manière. Elle est restée glorieusement impénitente et sans excuse : totalement convaincue de son droit d'être là, et déterminée à être acceptée comme une contributrice à part entière à cette vague d'opposition contre-culturelle.

Face à la fougue de la jeunesse, elle apportait son expérience et son vécu d’incurable anarchiste. Venue du théâtre et du cabaret, Frances Sokolov faisait figure, même au sein du mouvement, d’insoumise et de provocatrice cultivant le politiquement incorrect, encore trop correct à son goût. Ainsi, elle adorait clamer que si elle devait tout recommencer, ce serait dans la peau d’un homme ! Sans elle, il n’y aurait pas eu Crass, fortement influencé par les Poison Girls, et autres groupes réellement indépendants et autonomes.

Alors que Crass commence tout juste à s’organiser, Vi et ses Poison Girls offrent à leurs nouveaux voisins un visage déterminé et une culture de l’engagement politique peaufinée par des années de militantisme féministe.

Penny Rimbaud, de Crass, raconte ainsi sa rencontre avec la musicienne à The Independent :

 Vi ne parlait pas beaucoup de son passé. Elle avait un héritage socialiste qui semblait plus radical que tout ce qu’on trouvait alors dans ce pays. Elle était profondément anarchiste. Elle m’inspirait beaucoup. Elle avait une attitude très working-class, ce qui la maintenait hors du mouvement féministe mainstream. C’était une personne très complexe. Et une poète incroyable. 

Les destinées de Crass et Poison Girls se mêlent durant quelques années, les deux formations partageant près d’une centaine de concerts et un disque vinyle (split EP « Bloody Revolutions/ Persons Unknown », en soutien à un centre autogéré à Londres). Quand Crass se retrouve à court d’argent, c’est Subversa qui leur prête 8000 £ (provenant d’un héritage, les anarchistes sont plein de ressources).

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Le groupe cesse d’être actif en 1987, Subversa retrouvant le milieu du théâtre et de la performance. Pourquoi la très charismatique Vi Subversa et sa vision radicale et moderne du féminisme punk ne sont-elles pas passées à la postérité ? Dans les années 1980, l’engagement politique vital des années Thatcher est largement récupéré par une vague de charity-business dans la lignée du Live Aid par exemple. Les idées anarchistes de changements sociaux ne dépassent pas le cadre des subcultures qui les ont cultivées. Vi Subversa était une anomalie fantastique et fut injustement laissée de côté au profit de formations qui incarnaient une rébellion plus en phase avec les canons sexuels et visuels de notre mémoire collective. Que cet oubli soit aujourd’hui réparé. 

« Persons Unknown »

En 1979, on n’avait pas encore inventé l’expression « anarcho-punk » et il y avait peu d’interférences entre punks et anarchistes. Mais l’arrestation de plusieurs anarchistes en 1978, inculpés de « conspiration avec inconnus en vue de provoquer des explosions », leur procès puis leur acquittement à la fin de 1979 changèrent la donne.

Ronan Bennett, suspecté d’être un terroriste irlandais, avait commencé à lire Black Flag en prison et correspondu avec une rédactrice, Iris Mills. À sa sortie en 1976, il s’installa avec elle : bon prétexte pour l’État qui en induit des relations entre IRA (l’armée républicaine irlandaise) et anarchistes. Lorsqu’ils allèrent à Paris l’année suivante, on y vit de dangereux liens internationaux. Et quand ils revinrent en 1978, on prétendit qu’ils allaient fonder une nouvelle Angry Brigade (du nom du groupe armé responsable de plusieurs attentats contre des bâtiments entre 1970 et 1972) : leur maison fut perquisitionnée et une conspiration « découverte », bien qu’elle fût créée de toutes pièces.

Leur procès dura près de quatre mois ; et bien que la police ait filtré les jurés pressentis selon leurs convictions politiques, tous furent acquittés. C’est à cette occasion que les Poison Girls créèrent la chanson en hommage aux « inconnus ».

150 Vi Subversa et Richard Famous, 1987.

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