Échelles de luttes dans les fanzines anarchopunks

Échelles de luttes dans les fanzines anarchopunks
La cellule, le quartier, la nation : même combat ?

Antoine Ceschia

Lundi 14 mars 1983. La France socialiste se lève avec une impression de déjà-vu. Les résultats des élections municipales viennent confirmer un basculement des votes vers les partis de la droite amorcé l’année précédente lors des élections cantonales. Si le parti présidentiel connaît un revers qui préfigure des difficultés à gouverner sans majorité, c’est le Parti communiste qui subit une défaite historique en cédant trente-huit villes de plus de 10 000 habitants. C’est le début de l’érosion de la ceinture rouge, un phénomène qui s’avérera irréversible.

La situation pour le Parti socialiste, pour les communistes et l’extrême gauche se complique davantage après les élections législatives de 1986. François Mitterrand perd définitivement la majorité absolue et doit cohabiter avec les partis de droite. Un grand vainqueur sort de ces élections, homme fort du RPR, Jacques Chirac devient Premier ministre. En 1995, après une seconde cohabitation (Édouard Balladur, RPR, devient Premier ministre en mars 1993) et des conflits internes au RPR, Jacques Chirac remporte finalement sa place à l’Élysée et assoit la droite gaulliste tout en haut de la hiérarchie politique.

De retour en 1983, dans les rues de Paris. Terrible nouvelle, le punk est mort, Crass le répète sans cesse depuis 1978. Un groupe fait ses adieux sur la scène de l’usine de Pali-Kao après quatre ans de carrière presque anonymes : Béruriers. Ce soir d’hiver 1983, ils revêtent les couleurs du deuil et se renomment Bérurier Noir. Ainsi de cette petite mort, la grande renaissance – c’est peut-être ce qu’auraient souhaité les gauches de France le mois suivant. Les « Bérus » connaissent après ce concert un succès immédiat, apportant avec eux un vent nouveau dans le paysage musical alternatif, et éveillant les consciences avec un punk engagé exposant la violence quotidienne dans des textes moins fatalistes que vindicatifs : « Et j'encule la France, esprit de vengeance1. » Ils ouvrent la porte à l’anarcho-punk en France et ce basculement progressif visible notamment dans les fanzines, de la politique dans la musique punk.

Dès 1984, on aperçoit ces nouvelles lignes éditoriales dans la presse alternative amateur, globalement selon la structure suivante : un édito prêchant les vertus du fanzinat comme moyen d’expression libre ; des interviews de groupes suivies de critiques des derniers albums en circulation ; des articles de société accompagnés de l’actualité des luttes ; des promotions pour d’autres fanzines ; et enfin de la bande dessinée ou de la poésie. Les sujets couverts sont divers et variés et traduisent bien la liberté des auteurs à traiter des sujets qu’ils souhaitent. L’édito du numéro inaugural d’Est-ce bien raisonnable ? va dans ce sens :

Oui notre fanzine est politisé car dans notre société qui elle-même l'est, nous ne manquons pas de sujets pour réagir et faire réagir. […] Nous ne visons d'ailleurs pas un public en particulier mais des gens de tous horizons pouvant se retrouver dans un certain état d'esprit. 

Alors, la presse alternative devient le relais de la lutte, des luttes. En tant que média, le rôle congénial du fanzine est de communiquer, et donc de fédérer autour des luttes car l’information et le réseau sont les éléments qui font naître, définissent et maintiennent les communautés unies. C’est aussi la communication qui va apporter la cohérence de ces luttes entre elles. Cette définition se traduit temporellement par une volonté de s'attacher à l'actualité, qu'elle soit politique, culturelle ou sociale, et donc de s'ancrer dans l'immédiat et le quotidien, et spatialement par la portée du fanzine, c'est-à-dire jusqu'où est communicable l'information.

23 Molotov & Confetti N°2, 1984, p.16.

Cette donnée spatiale et territoriale est également capitale dans la définition et la délimitation des différentes contestations. Au travers des lectures d’articles de fanzines ayant trait aux luttes sous l’angle de la spatialité, nous avons déterminé trois échelles distinctes qui, on le verra dans les lignes qui suivent, ont un potentiel de porosité étonnant. La première, la plus évidente, est l’échelle locale car, avant tout, le fanzine rapporte l’actualité de l’environnement qu’il couvre, que ce soit une ville moyenne de province ou un quartier de Paris. Il s’agit alors de communiquer à propos de l’espace vécu, de ses dysfonctionnements et de la manière de le rendre vivable, de ceux qui semblent le mettre en péril et de ceux qui semblent le protéger. Elle est donc pareillement l’échelle de l’environnement vécu par le groupe, celui dont on parle au pluriel : l’espace du nous. Bien plus grande, à l’échelle macroscopique, vient l’espace du eux. Eux, ce sont ceux qui luttent comme nous mais ailleurs. Les auteurs de fanzines rapportent, dans la mesure du possible, les actions à l’international et ce, qu’importe leur taille. On retrouve alors aussi bien les méthodes de prolétaires anglais pour s’approprier les rues que les mouvements ailleurs en Europe, voire en Afrique. Finalement, à l’autre extrême de notre échelle se situe la cellule, l’espace le plus microscopique de la lutte. Cette cellule est souvent celle de la prison mais elle est aussi la cellule familiale, c’est l’espace du corps, le je, le il, celui qui ne va – qui ne peut aller – pas bien plus loin que cette mince frontière. Parmi la diversité des formes et des raisons de la lutte, il s’agit de voir comment les éléments d’une lutte à une certaine échelle vont être récupérés pour en alimenter une autre à une échelle, qu’elle soit plus grande ou petite. Aussi, comment sont rapportées les luttes pour pouvoir être mises en regard avec les autres luttes actuelles qui préoccupent les auteurs de fanzines ? et plus largement, pourquoi cette volonté d’associer les luttes semble-t-elle si importante dans les fanzines anarcho-punks ?

Nous

23

Tout part du nous – ou des je en relations. La revue informelle est d’abord ce moyen de tout à chacun de s’exprimer comme il le souhaite. Bien sûr, il faudra s’organiser, trouver un imprimeur, y engager de l’argent et diffuser. Ces moyens, cet engagement aussi bien humain que financier, vont déterminer la portée du fanzine, mais pas seulement. Le but, pour certains auteurs, sera de communiquer au plus grand nombre dans la volonté de diffuser ces idées à toutes et à tous. Pour d’autres, il s’agira de diffuser dans un espace délimité, sciemment pensé : une ville moyenne, un arrondissement, un quartier. Le contenu va alors avoir une importance décisive sur la portée de la revue car informer sur un espace restreint c’est par la même occasion restreindre l’intérêt suscité, une logique qui va à contre-courant des mass media, du tous publics. On ne veut pas s’adresser à tout le monde et on le revendique, c’est de cette manière que se crée une identité. Comme l’explique Christian Schmidt, c’est dans le fanzine que se constituent les codes punks et ses éléments spécifiques en opposition aux cultures2 et notamment celle dominante, d’où les termes de contre-culture et de culture alternative qui évoquent clairement cette construction en opposition ou en réaction. Et penser la diffusion massive, c’est pousser à la banalisation d’une culture. Alors, le punk pour protéger son intégrité, son caractère autre, ne doit pas se fondre dans la culture mainstream, celle des mass media. Là est l’équilibre à trouver pour les initiés du punk. Il s’agit de transmettre les éléments de la culture, car la culture existe en circulant, en se partageant et en se reconnaissant, mais sans trop la diffuser. Être autre, c’est se différencier de la norme3 et donc du plus grand nombre. Si la culture est trop partagée, les éléments qui la définissent vont finir par se confondre et l’identité initiale s’en trouvera finalement diluée. Catherine Guesde, dans son « éthique du hardcore4 », ajoute à ce premier défi l’aspect des individualités dans le collectif au sein de la culture du punk hardcore. Là où il faut se souder pour faire contrepoids à la culture mainstream, il faut aussi trouver un équilibre interne où les individualités puissent se développer librement. L’équilibre est fragile et sous-jacente est présente cette peur de voir le punk devenir « un autre produit bon marché5 », « du chewing-gum rock [...] soutenu par de grands promoteurs » pour « l’élite sociale avec des épingles à nourrice dans l’oreille ». Crass avait définitivement prévenu : « Punk is dead. »

Ce vent d’émancipation incarné par le fanzine comme geste d’autodétermination trouve une autre traduction physique et spatiale dans la nécessité d’avoir un lieu pour développer les fondements de l’alternative : autonomie, opposition au mercantilisme, revalorisation de l’échange de proximité et le corollaire à tout cela, revalorisation des contacts humains. Le fanzine se fait alors la vitrine de cet idéal à construire au travers d’articles développant la réflexion autour de ces lieux autonomes et relayant l’actualité de ceux qui existent déjà. En 1991, Pied au cul accorde une tribune6 à Dynamo, groupe de médias alternatifs alors hébergé par la Fédération Anarchiste. Dans cette tribune, Dynamo développe l’idée des « microstructures » qui s’adressent à des « personnes allergiques ou exclues de la société mercantile ». Cette simple remarque atteste d’un double mouvement d’inclusion et définit en partie les bâtisseurs et usagers des lieux autonomes. Il y a ceux, d’abord, qui refusent activement le système et les valeurs véhiculées par la société capitaliste, les « allergiques » et ceux qui, dans un aspect plus passif, subissent ce système sans avoir, de prime abord, l’initiative de construire un autre système, les « exclus ». On retrouve ici les deux formes du marginal : celui qui se met à la marge et celui qui est mis à la marge7. Cette différence majeure dans l’appréhension de la marginalité est clairement comprise par Dynamo : « De par la différence des motivations premières et des personnalités qui les composent, ces microstructures sont très différentes les unes des autres ». La participation ou non, étroitement liée au parcours de mise à l’écart de chaque individu, oriente la logique des espaces alternatifs et fédère la communauté. L’exemple archétypal de cet aspect de la marginalité est la dichotomie habituelle faite dans la typologie des squats8. Il y aurait le squat « de pauvreté9 », celui de l’urgence d’habiter, composé de victimes du système (pauvres, précaires, migrants), qui pourrait se définir comme un lieu de transition vers la norme, souvent le logement social. Alors que le premier est un mode d’habiter, le second modèle, le squat « d’activité », serait un mode d’action vécu comme un geste contre le système vers une réflexion sur une nouvelle manière d’habiter, non pas dans une pensée de transition vers la norme mais plutôt dans la pensée du temporaire. Dynamo n’émet pas de jugement sur les différentes natures de ces microstructures mais, au contraire par cette tribune, cherche à valoriser par la circulation de l’information ces différentes initiatives sans interférer avec leurs organisations internes. Ce qui fait la force de ces structures c’est justement d’être des espaces qui répondent localement à un besoin local afin de « changer les choses de manière immédiate et concrète » hors du contrôle d’un organe qui les dominerait hiérarchiquement. La structure, l’espace et le moyen d’action s’adaptent donc à l’échelle et à la nature du besoin à satisfaire ou de la lutte à mener en outrepassant l’action de l'État.

23 Manifestes N°4, été 1986.

Ce qui paraît désormais important est la reconnaissance entre les je. Le fanzine est en soi un outil qui essaye de répondre à un besoin local, celui de créer du lien notamment par l’engagement politique10. Cela se traduit dans les fanzines anarcho-punks par la présence quasi-systématique d’une rubrique sur l’actualité des luttes qui peut se traduire, à l’image de Molotov & Confetti11, par une chronologie listant les actions récentes, par le collage d’articles de la presse mainstream et par des articles de plusieurs natures mélangeant récits des faits et plaidoyers en faveur de l’action. L’intégration d’éléments de la presse institutionnelle vient évidemment nourrir le contre-discours proposé par les fanzines et légitime à nouveau la nécessité de cet autre regard sur la lutte, l’espace et ses résistants. Aussi, il rassemble. Ainsi, les premières lignes du numéro 3 de Molotov & Confetti vont dans ce sens : « Jetez donc un œil dans le fanzine, vous voyez bien que vous n’êtes pas tout seul à avoir des préoccupations de lutte. » La suite de la revue consacre une partie de ses colonnes à une série d'événements survenus à la Goutte d’Or, quartier historiquement populaire de la capitale française, situé dans un des arrondissements les plus pauvres de Paris dans les années 1980, le XVIIIe 12. L’article dénonce l’accroissement de la présence policière au cœur de l’ancien hameau, les violences perpétrées par les dépositaires de l’autorité publique, les arrestations, les expulsions, les saisies de matériel de diffusion, l’immobilisme politique face aux problèmes de logement ou encore les décisions radicales prises alors que le quartier est concerné par le plan de réaménagement du Nord-Est Parisien13. La suite de l’article, comme par antithèse, liste les actions engagées par les différents groupes sensibles aux problématiques du quartier : manifestations, grèves de loyer, création d’un comité de défense. Les auteurs de Molotov & Confetti regrettent toutefois le manque de coordination dans les actions entreprises. Face à ce constat, l’édito interpellait déjà plus haut :

Si au lieu de faire chacun dans son coin un truc dans un sens […] si au lieu de ça on allait tous le même sens, coordonné, organisé quoi. Finalement nous avons le même objectif, foutre en l’air cette vieille société. 

Ainsi, le fanzine légitime sa propre existence et se fait un des outils de la coordination de la lutte. La saisie du matériel de Radio Mouvance, radio anarchiste implanté au cœur même de la lutte à la Goutte d’Or, s’explique donc plus facilement et ne fait que renforcer l’idée que la radio et la presse alternatives offrent un vrai modèle de contre-média efficace. Affaiblir la diffusion et l’échange d’information dans le quartier, c’est affaiblir la lutte.

Une des stratégies développées par le fanzine pour accomplir l’idéal de fédération est de relier les causes pour rallier à sa cause. Toujours dans le numéro 3 de Molotov & Confetti, les auteurs s’arrêtent sur une attaque de « fafs » dans un centre social de Sèvres, en banlieue parisienne. Selon eux, la bande de « rasés et armés de matraques » était soutenue par la mairie de Sèvres. Cet événement est directement relié à ceux de la Goutte d’Or et au sentiment raciste qui s’élèverait aussi bien dans la capitale qu’à sa périphérie. Comme dans le XVIIIe arrondissement, une manifestation antiraciste et antifasciste est organisée, et le fanzine de préciser : « des jeunes et des moins jeunes de toutes les banlieues, de Paris et de Sèvres ». Ici, on lutte à Sèvres comme on lutterait à la Goutte d’Or et comme on le ferait ailleurs car qu’importe l’endroit, la revendication est la même. D’ailleurs, on peut noter que la rue même est une interface de la lutte – espace public occupé numériquement, visuellement et bruyamment. « De Sèvres à Antony, de la Goutte d’Or à Aubervilliers… Résistance ! » conclut l’article comme un rappel à l’éditorial :

Dans tous les sens et sur tous les terrains. à Sèvres les antifascistes s’organisent et manifestent, à Anthony ça rocke contre les milices policières et contre le racisme, à Bayonne on squatte et on re-squatte, à Lyon on se mobilise pour le Plastic Hangar, un espace sauvage pour nos cultures rebelles, partout dans les métropoles c’est la résistance au fascisme, au capitalisme, au racisme, à l’impérialisme, dans les taules le combat continue, le colonialisme est pris à revers en Nouvelle-Calédonie… Ouais, dans tous les sens et sur tous les terrains.

Au pragmatisme de la lutte ultra-locale, qui adapte sa réponse à la situation, s’oppose la superposition difficile des revendications tant le champ de révolte de l’anarcho-punk est étendu, que ce soit dans les thèmes que sur les territoires couverts. Difficilement, la presse alternative dresse des parallèles entre des contextes différents afin que les luttes aillent « dans le même sens » vers l’idéal d’une lutte accordée au singulier. On peut ici évoquer de nouveau la balance dont parle Catherine Guesde14. Dans la constitution du nous, il y a une perte des je en leur qualité d’individu. Et lire Molotov & Confetti est symptomatique de cet entre-deux inconfortable, là où les articles traitent de sujets plus ou moins lointains avec une précision fluctuante et cette volonté de tout couvrir en tirant des liens parfois poussifs entre les différents terrains de lutte qui ne se traduisent que par l’énumération d’actions sans corrélation directe ou évidente.

On défile dans la rue, on marche ensemble / On forme à nous seuls une nation / On proteste et on gueule de la même façon / On forme à nous tous une nation15

Comme le soutient aussi La Souris Déglinguée, lutter de la même manière est un lien des communautés vers l’idéal de la grande lutte partagée qui formerait la « Nation » des révoltés. Ce basculement de l’organisation locale, là où la participation peut agir directement, vers l’organisation nationale, là où il est possible de s’attaquer aux problèmes systémiques, s’opère par des parallèles entre les natures et les moyens similaires des luttes sur des aires géographiques différentes mais de même échelle. Pour aller plus loin, et réaliser ce renversement du système tant voulu, les fanzines vont regarder plus loin et rapporter les moyens et les raisons de la contestation dans d’autres aires, au-delà des frontières.

Ils

S’ancrer dans un territoire, comme on l’a vu plus haut, sert à légitimer la présence des communautés dans leurs logiques de contre-pouvoir – et donc de contre-lieux – nécessaires à l’établissement de l’autre société. De l’autre côté, dans des considérations plus temporelles, trouver sa place dans l’histoire et s’insérer dans la généalogie de la révolte, comme des héritiers, va tout autant servir à cette légitimation des luttes par logique de perpétuation. Les fanzines regorgent d’articles à propos de groupes et de personnalités liés aux courants anarchistes ou autonomes : Georges Cochon le proto-squatteur16, les groupes ouvriers européens en faveur de l’autonomie17 ou encore Edward Abramowski, penseur du coopérativisme18. Ce dernier est même intégré au milieu du long historique de la pensée anarchiste française, entre Proudhon et Fourier. Au-delà de la portée pédagogique évidente, les auteurs de fanzines réaffirment l’importance de la réactualisation de la lutte en portant ces groupes et individus comme des exemples de réussite passée.

L’idée d’héritage n’est jamais explicitement exprimée et pourtant c’est dans ce passé que plusieurs parallèles sont dressés avec les luttes actuelles. Encore une fois, il s’agit d’aller voir ailleurs ce qu’il se passe pour démontrer que là-bas est similaire à l’ici et maintenant. Les luttes actuelles sont solidarisées par le partage d’un mal-être, d’un sentiment d’injustice ou d’une révolte vécue. C’est l’expérience partagée qui unit. Les biographies et les articles qui traitent et relatent de faits historiques ont alors pour but, à partir de l’expérience de cette société qui va mal, de lier la lutte d’hier à celle d’aujourd’hui, à l’image de l’accroche de l’article sur Georges Cochon :

L’hiver va encore une fois frapper les mal-logés. Ce drame, qui nous rappelle que nous sommes loin d’être dans un pays civilisé, n’est pas nouveau. Mais, dans les années 1900, des militants, sans attendre les appels d’un quelconque abbé, agissaient. G. Cochon était l’un d’eux… 

Ici, le nous devient ils, utilisé d’un ton revendicateur pour signifier « ils l’ont fait, alors pourquoi pas nous ? »

Ces ils du passé composé et de l’imparfait, éloignés temporellement, ont une traduction spatiale dans l’actualité de la lutte à travers ceux qui sont éloignés géographiquement. Ainsi, plusieurs articles se préoccupent de relayer les informations de l’étranger. La plupart du temps, et puisqu’ils sont aussi (et souvent d’abord) des fanzines de musique, l’actualité de l’étranger passe par la critique d’albums et les interviews de groupes étrangers où presque immanquablement des questions sur les conditions de la pratique musicale sont posées, sur les conditions d’enregistrement, la manière dont se déroulent les concerts : « J’ai été vachte surpris de lire qu’il n’y a pas de keufs à vos concerts ? […] Comment est-ce possible qu’il n’y a pas ces keufs du tout… C’est vrai ?19 » Ils traitent également de questions politiques ou sociales plus globales : « Quelle est la situation politique entre les pays baltes depuis qu’ils n’ont plus rien à voir avec l’URSS ? » Ces entretiens sont l’occasion de laisser la parole à des initiés d’autres pays, de discuter de leurs situations et de leurs points de vue sur la société actuelle. Généralement, et puisqu’il s’agit d’abord d’entretiens de groupes de musique, peu d’autres informations sur les contextes étrangers sont dispensées aux lecteurs. Cela reste toutefois un moyen de rappeler que le punk est par essence un genre politisé, qu’il se développe et réagit aux sujets de société, qu’il est donc un genre profondément ancré dans l’actualité.

Entre 1983 et 1984, Londres connaît une vague de contestation menée par la jeunesse punk et anarchiste, antimilitariste et antinucléaire nommée Stop the City. Le mouvement de protestation dénonce l’exploitation humaine, le complexe militaro-industriel et s’oppose particulièrement au commerce de l’armement et à la prolifération des armes nucléaires20. À plusieurs occasions lors de ces deux années, des manifestations, ou « carnavals », sont organisées accompagnées de blocages physiques des établissements de la City et de distributions de tracts. Le mouvement est relayé en France notamment par Mr Propre et Molotov et Confetti21 dans de petits encadrés qui, loin de s’attarder sur les raisons et les formes de la protestation, vont davantage se concentrer sur le nombre de manifestants arrêtés par les forces de l’ordre. Plus loin dans ce même numéro de Molotov & Confetti, un court encadré informe :

L’Italie aujourd’hui, c’est plus de 15 années de lutte concrète pour transformer la société, c’est 15 années de continuité politique des Avant-gardes communistes… Mais c’est aussi aujourd’hui 341 Prisons, 46 000 Détenus dont plus de 4000 Militants politiques emprisonnés.

29 Molotov & Confetti N°2, 1984, p.26.

Par métonymie, l’ailleurs est résumé à sa lutte, et à la répression de sa lutte. Ce qu’il faudrait d’abord retenir est donc moins les raisons et les formes de la contestation que l’idée générale de groupes – difficilement identifiables – qui se rebellent et qui subissent l’oppression. L’absence directe de contact avec les communautés locales peut expliquer que l’information rapportée dans le fanzine ne reste que très lacunaire. Cela pose la limite, et la particularité même du fanzine, qui se construit en fonction des compétences et des réseaux des auteurs. Dans un autre cas, l’auteur de Are You a Man or a Mouse ?, James le Hongrois, grâce à son contact avec Mame Demba Diop, membre du groupe révolutionnaire anarchiste Solidarité Internationaliste, propose un numéro spécial Sénégal agrémenté de cartes et d’articles contextualisant la situation du pays ainsi qu’une tribune pour Solidarité Internationaliste. D’ailleurs dans cette dernière, Diop réaffirme la nécessité d’une structure « qui coordonnerait les idées et actions des différents groupes révolutionnaires qui luttent de façon trop dispersée de par le monde…22 ».

17 Are you a man ou a mouse ? N°4, Neuilly sur Marne, janvier 1999.

Selon les différents auteurs, il était déjà difficile de s’organiser localement pour orienter la contestation dans une même direction, cette difficulté n’est donc que croissante à l’échelle internationale. Malgré tout, la presse alternative anarcho-punk continue de démontrer que cette grande organisation est possible, qu’elle a existé et qu’il faut continuer à la faire exister. L’article de Manifestes à propos de l’autonomie ouvrière cité précédemment dresse des parallèles entre les situations de plusieurs pays européens. Au moment du développement de l’industrie dans les années 1960, le besoin de main-d’œuvre a forcé l’exode rural et l’immigration menant ainsi à de nouvelles politiques d’urbanisation, qualifiées de « sauvages », qui ont alors fait apparaître de nouvelles formes et typologies d’habitat : les « cités dortoirs, foyers, tours d’HLM23 ». Selon Manifestes, ces nouveaux prolétaires se séparent de la pensée syndicaliste luttant pour la revalorisation des salaires, et donc s’accrochant encore aux idées du capital, vers des formes de luttes contre le travail aliénant et ne laissant plus aucune place au temps libre. Des groupes dit autonomes car non affiliés à des syndicats et sans leaders utilisent de nouvelles méthodes de pression telles que l’occupation de logements ou la grève des loyers, donc un glissement du cadre de l’usine vers celle de la vie quotidienne, qui en fait n’est que le prolongement de l’usine. L’article crée alors la cohésion entre « des villes telles que Turin où tout appartient à la Fiat », les « ouvriers de Ford Liverpool » et « les résidents immigrés des foyers Sonacotra » dans l’élan d’un ras-le-bol ouvrier global, plus ou moins homogène, qui puise sa colère à une racine commune. Molotov & Confetti24 de renchérir en prenant pour exemple toujours les mêmes pays, « Italie, Allemagne, Angleterre » comme territoire de l’expérimentation de l’alternatif, de l’autogestion et des luttes antimilitariste et antinucléaire. Sans donc vraiment expliquer les contextes précis mais en les reliant intimement à celui vécu au quotidien en France, les fanzines sont la tentative de créer une réaction chez le lectorat anarcho-punk français, avec l’idée de rejoindre le grand mouvement européen qui s’opère. Dans la même logique que la convergence des luttes à l’échelle locale, il s’agit ici de montrer qu’ailleurs on bouge, qu’on invente un autre possible dont il faut s’inspirer, « maintenant, on en a plein le cul. Les instruments sont là. Il ne reste plus qu’à les prendre ! »

Ces ils sont donc présentés dans les fanzines pour créer l’émulation parmi les communautés anarcho-punks en France. Ils tiennent d’exemples passés ou présents sur les modes et les méthodes de la contestation, permettent de légitimer la lutte en perpétuant un combat déjà entrepris et cherchent à réunir davantage de consentement. Pourtant éloignées géographiquement, et prenant place dans des contextes différents, les luttes locales à l’international sont associées aux françaises par une réalité générale sociale qui semble similaire : les conditions ouvrières des classes les plus pauvres dégradées par un libéralisme qui les laisse de côté, voire qui les oppresse plus frontalement et brutalement. Dans la ville policée, les marginaux et les opposants aux doctrines capitalistes sont, selon ce qu’en disent les fanzines, criminalisés. Face aux communautés et leurs tentatives de résistance par la réorganisation des territoires à même la ville en villages urbains25, la méthode de l’opposition est de fragmenter ces groupes. Si l’on a vu que l’union fait la force, qu’à partir des je le nouveau nous possède davantage de leviers, la fragmentation du nous en je devient un problème qui remet en cause l’organisation de la lutte.

Je

L’outil qui va permettre à la ville de briser les communautés qui s’opposent au courant imposé par les municipalités ou par les organes étatiques va être la police. L’exemple des interventions à la Goutte d’Or (Paris) par les arrestations, l’affaiblissement des forces de manifestations et la saisie de matériel sont tout autant de méthodes pour briser les chaînes de communication et donc de soudure des alternatifs dans la ville. Au bout de cette logique de séparation se trouve la prison, là où le nous revient au je nu, à la communauté fragmentée, à la cellule indivisible. Le fanzine va alors parer à cette stratégie en gardant autant que faire se peut le dialogue entre la prison et son dehors, et ainsi poursuivre le travail entrepris par Foucault, Domenach et Vidal-Naquet au travers du groupe d’information sur les prisons (GIP). Dix ans avant la ville des anarcho-punks, le constat était le même : « Sur notre vie de tous les jours, le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes ; autour des étrangers et des jeunes26. » Le GIP naît après l’arrestation et l’emprisonnement de maoïstes pour avoir continué de vendre leur journal La Cause du peuple alors que la dissolution de leur groupe, la Gauche Prolétarienne, avait été déclarée, déjà alors c’est la presse alternative et sa censure qui vont créer une réaction. Insaisissable, l’opposition par l’alternative lorsqu’elle est dissoute (par force ou volontairement), revient sous d’autres formes et d’autres modes. Dans l’histoire des fanzines punks, il n’est pas rare qu’un titre s’arrête après seulement quelques numéros, et revienne sous un autre nom et donc sous un autre angle d’attaque. On peut étendre cette tendance au squat, où les occupants passent de toit en toit (encore une fois volontairement ou involontairement) dans la logique globale du temporaire. Le pochoiriste Bergu constate : « Pour les frustrés, la rue doit être un axe vide, autoroute rectiligne entre leur HLM et leur supermarché27. » Espace de la manifestation, du carnaval, du réenchantement (le graffiti), de l’échange et de la liberté, la rue est considérée par les punks comme un espace de transition actif, bien loin du trait tiré dans la ville qui fait la jonction passive – utilitariste – du point A au point B, du dortoir au temple de la consommation si l’on doit paraphraser Bergu. La prison représente alors d’autant plus une situation intolérable28 pour les communautés opposées aux modes de vie sédentaires, elle qui est la sédentarité sous sa forme ultime. D’ailleurs, la prison n’est qu’une autre forme d’aliénation semblable aux « grands murs de la cité » où « pour pouvoir cantiner [...] on se retrouve à l’atelier, à la chaîne, au taf comme n’importe quel prolo à l’usine29 ». Le dedans et le dehors se confondent, alors tout devient carcéral : le dortoir-prison, l’usine-prison, la ville-prison, la prison-prison. Avec une certaine lucidité et dignité, l’article de Molotov & Confetti de conclure : « Sauf que dedans, bien sûr, c’est nettement plus lourd. »

37

D’autres groupes vont poursuivre le travail entamé par le GIP tout au long des années 1970, 1980 et 1990 : le Comité d’action des prisonniers (CAP), la Commission prisons-répression, le Comité d’action contre l’isolement carcéral (CACI), la Commission pour l’organisation des prisonniers en lutte (COPEL), la Coordination nationale des prisonniers (CNP) pour citer les principaux. Ces deux derniers fusionnent au début des années 1990 pour devenir l’Alliance des prisonniers en lutte (APEL). Plusieurs revues seront publiées30 par ces prisonniers-militants pour rendre l’actualité des différentes prisons françaises et belges et réfléchir sur l’amélioration des conditions des détenus et sur leur futur retour à la vie sociale. Œuvres de prisonniers ou de spécialistes en la question, ces groupes, par différentes actions ou manifestes, repensent l’idée de la répression. Les auteurs de fanzines anarcho-punks sont évidemment sensibles à ces problématiques alors que de nombreux membres de groupes anarchistes sont incarcérés, mais restent moins moteurs de l’action et de la réflexion que ne le sont les principaux intéressés qui écrivent directement depuis la prison. Toutefois, les fanzines se font les relais des revues spécialisées, partagent au mieux les contacts des différents comités (boîtes postales, distributeurs) et recopient des tribunes et articles publiés dans lesdites revues à l’image de Pied au cul qui, dans différents numéros, publie des extraits de Ruptures initialement publié par l’APEL, ou des tribunes du CACI. Une certaine distance est donc gardée pour laisser la parole brute à ceux qui vivent la prison au quotidien. Les publications des comités, aussi bien que leur relais dans les fanzines, sont des moyens pour traverser l’imperméabilité de la muraille. Si ces revues sont essentielles à une nouvelle compréhension du système carcéral, de ses dysfonctionnements et de sa cruauté, elles permettent de garder une forme de dialogue entre les communautés et les éléments qui y ont été arrachés. L’enjeu ici n’est plus de créer l’idéal de la société de faible communication mais simplement de préserver la communication, dernier rempart avant la déshumanisation.

Si les anarcho-punks quittent la société, ils la quittent comme des révoltés de cette incommunicabilité, de ce grand système où leur parole n’est pas entendue et ne vaut rien. À l’échelle de la communauté réduite, les révoltés y trouvent finalement une valorisation de leurs opinions jusqu’alors rendues caduques dans le vacarme d’un monde trop grand, et plus généralement c’est l’humain qui est valorisé hors de la masse et de la gestion mécaniste de la société. La lutte contre la déshumanisation, en replaçant l’homme dans un environnement à son échelle est une lutte transversale partagée dans les fanzines, et combattre les conditions dans les prisons en est un autre exemple. Un élément très particulier ressort des fanzines lorsqu’il est question des prisons. Systématiquement, les prisonniers sont cités par leurs noms. Jusqu’alors nous avons développé des exemples où la lutte se faisait anonymement par des nous et des ils souvent volontairement indéfinis. Dans un article d’On a faim31, les prisonniers sont nommés en lettres capitales soulignées comme si, symboliquement, il fallait appuyer leurs existences et assurer leur pérennité. Deux cas de détenus sont ensuite succinctement développés : celui d’Hellyette Bess, où est décrite sa santé physique et psychique suite à l’isolement total, et celui de Roger Knobelspiess, cas qui dénonce le manque accablant de preuves alors que ce dernier reste pourtant incarcéré. La prison est injuste, la prison brise. Molotov & Confetti partage ce constat :

 Suicides, auto-mutilations, grèves de la faim : les chiffres des résistances et rébellions individuelles grimpent. [...] À beaucoup, dans les prisons, il ne reste aujourd’hui qu’une seule arme pour combattre : leur propre corps32.

Le dernier espace de liberté restant c’est le corps jusqu’à ses extrémités, et le dernier acte de liberté et de reprise du pouvoir dans cette « situation-limite [...] où l’avenir est totalement barré33 », c’est sa destruction. À la ville le quartier que l’on couvre de tags pour signifier son appropriation ; à l’îlot le squat que l’on couvre de banderoles pour signifier son appropriation ; à la cellule le corps que l’on couvre de cicatrices pour signifier son appropriation.

37 On a faim N°2, 1985.

Ainsi, tout en restant à leurs humbles positions, les auteurs de fanzines anarcho-punks tentent de procéder à un sauvetage et appellent, dans cette bataille pour la vie, à la mutinerie et à briser les chaînes. Dans le même registre, ils appellent d’autres prisonniers à se libérer, auxquels nous n’aurions pas pensé directement : les enfants. Il semble, à en lire les fanzines, que les kids aren’t alright34 et qu’ils subissent un carcan dès leur plus jeune âge qu’il faut au plus vite briser pour éviter la reproduction de la division sociale actuelle et la prolifération des idées capitalistes. À cela une solution est donc privilégiée, celle de la fugue. À propos de la dépendance des enfants, les métaphores fleurissent. L’enfant dans la cellule familiale est comparé à son animal de compagnie en cage35, là encore tout est question d’échelles et de situations qui entrent en résonance, les parents sont ici accusés de « séquestration36 » ; lorsqu’il est fugueur, il est dit « fuyard37 » comme un prisonnier en cavale poursuivi par une police qui veut le remettre en cage familiale ; enfin l’école – et le système éducatif classique – est tout simplement comparée à l’usine. Adultes comme enfants se retrouvent, selon la vision partagée dans les fanzines, dans ce monde d’espaces restreints et autoritaires où, comme on a pu le voir, tout est usine, tout est prison, tout est cage. Lorsque l’individu est hors de ces petites et de ces grosses boîtes, il est alors sommé par tous les moyens d’y rentrer.

Toutefois, une très forte nuance doit être apportée. L’argument souvent invoqué en faveur de la fugue est que l’enfant est injustement contraint par une série d’agents coercitifs pour son bien parce qu’il « ne s’appartient pas », alors qu’en réalité il peut être responsable de lui-même et donc de son corps, ce fameux dernier espace de liberté. Un numéro d’Androzine fait l’éloge du Coral, un lieu de vie alternatif pour adolescents handicapés, exemple du « renouveau des pensées de la libération et [de] l’essor des pratiques créatives » selon Félix Guattari, cité dans l’article38. Il est bon de rappeler aussi qu’un an plus tôt, en 1986, Claude Sigala, fondateur du Coral, est condamné pour attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans. En fait, depuis 1982, le Coral est visé par des enquêtes liées à des abus sexuels perpétrés sur mineurs, notamment handicapés mentaux, enquêtes qui se sont conclues par l’emprisonnement de plusieurs éducateurs. Guattari, quant à lui, était signataire de la tribune des intellectuels du 26 janvier 1977 en faveur de la dépénalisation d’actes pédophiles39. Les auteurs d’Androzine parlent, quant à eux, d’une « sombre histoire due à la folie collective ». Suite à son apologie de la fugue dans On a faim, Yves Le Bonniec propose de continuer cette lecture dans son ouvrage Ni Vieux ni maîtres : guide à l’usage des 10-18 ans40 dans lequel, même s’il promeut l’émancipation du carcan familial, il suggère également que « l’amour entre parents et enfants, ça peut être doux et libre aussi ». Ainsi donc, nous arrivons à l’extrême limite de la lutte pour la libération du je atomique, jusqu’à la remise en question des conventions autour de l’espace sacro-saint des enfants.

S’inquiétant du sort des prisonniers des cellules de l'État ou des cellules familiales, les fanzines anarcho-punks sont sensibles et sensibilisent à propos de ces situations d’isolement dans le but d’amener ou de ramener ces individus dans les communautés libres – hors les murs – où ils seront enfin responsables d’eux-mêmes, jusqu’à redéfinir de manière dangereuse l’âge du discernement. Que la lutte soit pensée autour des problématiques individuelles ou envisagée à une échelle globale, certains agents coercitifs reviennent, par une présence réelle ou supposée. Ainsi la police, l’usine et la cité-dortoir sont citées comme la Sainte Trinité de l’oppression de la société capitaliste et de la ville d’aujourd’hui. La création de villages urbains, par l’élaboration de réseaux de communication détachés des appareils étatiques ou commerciaux, est un moyen de créer des noyaux de résistance dans la cité et d’entrevoir les bases d’une société idéale fondée sur l’autogestion et l’horizontalité, une cité sans surveillance, où le travail ne régit pas les rythmes de la vie et où la propriété est niée, au profit de nouvelles manières d’habiter et de s’approprier l’espace. Les problèmes qui vicient la société actuelle traversent les échelles et viennent désavouer aussi bien les individus que les petits groupes et les grandes communautés en quête d’alternative. Alors ce qui vaut pour l’atome vaut pour les embryons de nation. Le fanzine anarcho-punk montre l’exemple, il relaie les idées, les tentatives fructueuses ou non, parce que les auteurs croient que la pratique d’un individu – d’un résistant – peut faire écho et inspirer des communautés de plus grandes tailles. C’est aussi le moyen de souder les alternatives, de rompre l’isolement, de ne minimiser aucune initiative et d’imaginer ce grand soulèvement comme un seul geste dirigé dans cette même direction vers le renversement des valeurs et des pratiques du système dominant. Force est de constater que l’anarcho-punk n’a pas encore réalisé son grand soir. Il fait toutefois toujours des émules. Des fanzines, des groupes, des associations, des bandes, des intellectuels, des lieux, des idées qui se proclament de l’anarcho-punk sont toujours bien présents au XXIe siècle dans une société où la police, l’usine et la cité-dortoir sont tout autant bien présentes. Mais là où il y a l’oppresseur, il y aura toujours son contradicteur.


  1. « Noir les horreurs », Bérurier Noir, Macadam Massacre, 1984, Rock Radicals Records. 

  2. SCHMIDT, Christian, « Meanings of fanzines in the beginning of Punk in the GDR and FRG », Volume !, n° 5, 2006. 

  3. BECKER, Howard, Outsiders, Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985. 

  4. GUESDE, Catherine. « L'éthique du hardcore », Multitudes, vol. 51, n° 4, 2012, p. 208-211. 

  5. « Punk is dead », Crass, The Feeding of the 5000, Small Wonder, 1978. 

  6. Pied au cul, 1991, n° 2, p. 18. 

  7. On ne s'attarde pas sur les différents processus de mise à la rue, très protéiformes comme a pu le montrer entre autres Julien Damon dans La question SDF. Critique d’une action publique (2021), ni sur les parcours de vie qui mènent aux autres formes de marginalité. 

  8. Toutefois Cécile Péchu, dans son ouvrage Les squats (2010), met en garde face à cette réflexion binaire, là où dans la réalité bien des squats hybrident les deux formes, en raison encore de l’hétérogénéité des processus de marginalisation. 

  9. BOUILLON, Florence, Les mondes du squat. Anthropologie d’un habitat précaire, Paris, PUF/Le Monde, 2009. 

  10. DUNCOMBE, Stephen, Notes from the Underground : zines and politics of alternative culture, Bloomington, Microcosm Publishing, 1997, p. 195. 

  11. Molotov & Confetti, 1985, n° 3. 

  12. On pourrait ici citer Paris Goutte d’Or dont le premier numéro paraît en 1984 et qui se pose comme un prodigieux exemple de revue d’informations et de mobilisation créée par des riverains. 

  13. Ville de Paris, Direction de l’Aménagement Urbain, Atelier Parisien d’Urbanisme, Plan-programme de l’Est de Paris, communication au Conseil de Paris, le 23 novembre 1983. 

  14. GUESDE, Catherine. « L'éthique du hardcore », op. cit. 

  15. « Nation », La Souris Déglinguée, New Rose Records, 1981. 

  16. « Georges Cochon », Soleil Noir, n° 3, 1990. 

  17. « Quelques points de repères concernant l’autonomie ouvrière (1969-1978) », Manifestes, n° 1, 1985. 

  18. « Des deux côtés de l’Europe », Noir et Rouge, n° 5, 1987. 

  19. Interview de Dilonis (Lettonie), Are you a Man or a Mouse ?, n° 9, 1994. 

  20. CROSS, Rich. « Stop the City Showed Another Possibility ». The Aesthetic of Our Anger : Anarcho-Punk, Politics and Music. Colchester, Minor Compositions, 2016. 

  21. Mr Propre, n° 3, 1985 ; Molotov & Confetti, n° 2, 1984. 

  22. « Jonction Asen », Are you a Man or a Mouse ?, newsletter n° 2, 1994. 

  23. « Quelques points de repères », ibidem. 

  24. « Haute tension », Molotov & Confetti, n° 2, 1984. 

  25. FRIEDMAN, Yona, Utopies réalisables, Paris, L’éclat, 2015, p. 162. 

  26. Manifeste du Groupe d’information sur les prisons lu par Michel Foucault le 8 février 1971 lors d’une conférence de presse à la chapelle Saint-Bernard dans le XVe arrondissement de Paris. 

  27. « Surface active », Androzine, n° 5, 1986. 

  28. Pour reprendre le titre de la brochure du GIP, publiée à cinq reprises, Intolérable. 

  29. « S’organiser », Molotov & Confetti, n° 3, 1985. 

  30. On peut citer le Journal des prisonniers, Otages, L’entraide, Cavales, La Brèche ou Rebelles. 

  31. « Pendant que vous bronziez, ils étaient en prison », On a faim, n° 2, 1985. 

  32. « S’organiser », ibidem. 

  33. DE BEAUVOIR, Simone, Pour une morale de l’ambiguïté, Paris, Gallimard, 1947. 

  34. En référence à la chanson des Who, « The Kids Are Alright » (1965), qui sera repris dans la culture punk, par des groupes mais aussi comme slogan. La chanson traite de l’adolescence, de la liberté, du mal-être et de la négligence. En 1998, The Offspring, groupe phare d’une nouvelle phase du punk, sortent le morceau « The Kids Aren’t Alright », traitant aussi du mal-être et de l’échec. 

  35. « Le temps des cerises. Le temps des fugues », On a faim, n° 4,1985. 

  36. « Rien à déclarer », Molotov & Confetti, n° 2, 1984. 

  37. On a faim, n° 4, 1985. 

  38. « L’amour n’appartient qu’à celui qui le donne », Androzine, n° 9, 1987. 

  39. Tribune publiée dans Le Monde du 26 janvier 1977 et dans Libération du 27 janvier 1977. L’affaire du Coral a connu une série de rebondissements et a été plusieurs fois qualifiée de machination politique. 

Vodka Bakounine : le punk historique et l’anarchisme au Royaume-Uni Fédérer les marges : l’expérience de Bérurier Noir