En 2016, sous la signature de Fabien Hein et de Dom Blake, paraissait aux éditions Le passager clandestin Ecopunk. Ce titre de référence pour toute personne qui s’intéresse aux liens entre le mouvement punk et l’écologie radicale bénéficie, depuis mars 2023, d’une réédition en poche. C’est l’occasion de prendre en compte l’engagement sans faille d’acteurs majeurs du mouvement (Dead Kennedys, Crass, Chumbawamba, pour ne citer que quelques-uns des groupes les plus célèbres) en faveur de la cause animale, en rupture avec la société de consommation, avec la société techno-industrielle et plus généralement avec un capitalisme nécessairement prédateur.*
C’était aussi l’occasion pour nous d’interroger le rapport entre cet engagement écologiste radical et l’esprit libertaire du mouvement punk. Car cet engagement ne se limite pas à celui d’une poignée de têtes d’affiche, il irrigue le mouvement, ses fanzines, ses modes de vie et son imaginaire. Qui plus est, en examinant l’engagement écologiste d’un certain nombre de groupes liés à l’anarcho-punk, Ecopunk n’hésite pas à se confronter à des questions politiques qui nous semblent fondamentales : le statut des avant-gardes politiques et artistiques, la question de la préfiguration, le risque de perdre l’esprit de révolte en s’intégrant au système spectaculaire, mais aussi la confrontation entre un anarchisme incarné dans un mode de vie et un anarchisme de la contestation sociale.
Nous avons demandé à l’un des deux auteurs, Dom Blake de nous éclairer synthétiquement sur les enjeux politiques et culturels de cette rencontre pas forcément attendue entre un mouvement de révolte, pas seulement musical, mais assurément très urbain, et les luttes pour la protection de la nature et de l’environnement. Cela ne saurait dispenser de la lecture de ce livre, qui n’est pas seulement une mine d’informations, et d’anecdotes souvent réjouissantes relatant l’engagement actif des punks pour la défense de la nature et de l’environnement, mais contient aussi des traductions impeccables de paroles de chanson, qui parviennent à restituer l’énergie et la rage présentes dans les versions originales.
En fait, en travaillant sur l’histoire de ce mouvement, je me suis rendu compte que nous avons une image du punk qui est en grande partie celle qui a été construite par les entrepreneurs du show business dans les tout débuts du phénomène. Parmi tous les stéréotypes qu’on associe au punk, il y a le fait que c’est un mouvement urbain (et de fait, il a éclos dans les villes avant tout), qu’on associe plutôt à des classes populaires, et le rapport à la question écologique semble absolument secondaire dans les premiers textes, au moins en apparence. Mais cela tient au fait qu’il y a vraiment plusieurs vagues. Pour refaire brièvement l’histoire des débuts, il y a d’abord des groupes étatsuniens, vers 1976, toute la galaxie new-yorkaise autour du CBGB1, avec les Ramones, etc., puis, aussitôt après, la première vague britannique, avec des groupes comme les Sex Pistols, Clash et d’autres ; mais d’emblée, il y a des gens comme Malcolm McLaren2 en embuscade, et ces premières formations ont très tôt accepté de jouer le jeu du marché, des majors de la musique. Et ça a donné immédiatement naissance à la deuxième vague, avec notamment un groupe qu’on cite énormément dans le bouquin, parce que c’est un groupe important pour le punk, mais aussi un collectif important pour l’histoire de la culture dans les années 1970-1980 en Europe, c’est Crass, le fameux collectif de Dial House. Or eux, d’entrée de jeu, en 1978, dans leur premier album (The Feeding of the 5000), ils lâchent le mot d’ordre « Punk is dead » : le punk est mort et il faut le reconstruire. Ce qu’ils veulent dire par là, c’est qu’il a été récupéré, vendu, les premiers groupes ayant renoncé à ce qui faisait la force de leur mouvement, quelque chose de tripal qui laissait une large place à l’autonomie dans la création et la production de la musique (les premiers albums punks sont enregistrés dans des garages), un cri d’alerte contre la violence du système capitaliste, et puis au bout d’un an, tout ça est rentré dans le rang.
Le No Future, que les Sex Pistols adressaient au départ à la couronne d’Angleterre, est devenu, dans l’imagerie générale, le mot d’ordre du mouvement punk, c’est-à-dire ce côté complètement nihiliste et cynique. Or le plus clair de la vague punk suivante a complètement contredit ça, dans tous ses actes et dans toutes ses prises de position. J’ai mentionné Crass, ce collectif qui avait pour particularité de s’être déjà installé à la campagne. Quand Crass est fondé, Penny Rimbaud (qui va devenir le batteur du groupe) et Gee Vaucher (qui, elle, est plutôt maquettiste, et sera responsable de tous les visuels du groupe) sont installés dans une baraque paumée qu’ils ont achetée dans la campagne anglaise, à plusieurs dizaines de kilomètres de Londres. Ils cultivent un potager, ils sont végétariens, ils ont connu la vague hippie puisqu’ils sont nés en 1943 et 1945, et ils ont donc dix ans de plus que Steve Ignorant (futur chanteur de Crass) qui va débarquer chez eux parce qu’il est un peu en perdition à Londres et qu’il a entendu parler de ce lieu accueillant aux chiens errants. Lui, il connaît l’existence du mouvement punk, Penny Rimbaud en a entendu parler aussi, et ils se disent qu’ils vont faire un groupe. Dans leur premier album en 1978, il y a des textes, qui ne sont pas à proprement parler écologistes au sens qui va s’imposer par la suite, mais qui contiennent déjà des prises de position anti-nucléaires – et pas seulement contre le nucléaire militaire, mais aussi contre le nucléaire civil en tant que forme de technologie autonome, échappant au contrôle de ceux qui l’ont initiée ; il y a déjà une réflexion là-dessus. Et puis aussi des prises de position sur la soutenabilité du modèle agro-alimentaire (d’où le titre de l’album, Feeding the 5000), donc des thèmes qui sont tracés et qui ont à voir avec ce qui va devenir l’écologie – sachant que celle-ci, à l’époque, n’est elle-même qu’une construction en devenir.
Ce qu’on observe, donc, c’est qu’en parallèle à une prise de conscience écologiste du public élargi, qui s’ébauche aux États-Unis à partir des années 1960, le mouvement punk va être l’un des artisans de la diffusion des idées écologistes. Et en son sein, il faut insister sur ceux qu’on appelle (et qui s’appellent) les anarcho-punks, avec Crass pour figure séminale, parce qu’ils vont constamment rappeler l’intégralité de la galaxie punk à ses présupposés de départ, à savoir le refus du pouvoir, la défiance à l’encontre des autorités instituées, la revendication d’une capacité à faire par soi-même. Sur ce dernier point, il faut d’ailleurs remarquer que le Do it yourself qu’on associe au punk doit plutôt être compris comme un Do it together : ce sont toujours des collectifs, même en ville, et les gens font tout, ils ont leur fanzine, leur scène, ils enregistrent leurs disques, ils assurent le catering dans les festivals, ils font absolument tout eux-mêmes, et ils en sont très fiers. C’est devenu un des traits caractéristiques de la culture punk. Ce que montre le bouquin, c’est que, progressivement, les punks vont ajouter à cet ensemble de critères qui distinguent le « bon punk » du sell-out, du vendu, un certain nombre de critères écologiques. Mais l’important, c’est qu’il n’y a pas de rupture aussi évidente que ce qu’a voulu laisser entendre la première vague avec le mouvement hippie notamment. Il y a bien une rupture, dans le sens où même quelqu’un comme Penny Rimbaud, qui a un peu côtoyé ce mouvement-là, est conscient du fait qu’il a échoué, mais il va en réimporter les aspirations, tout en prenant en compte les modes d’action de la nouvelle galaxie punk.
Crass, The Feeding of the 5000, 1978.
Et puis il y a un rapport de transmission très net. Il y avait sans doute déjà dans la période précédente cette ambition de faire les choses par soi-même et de ne pas dépendre des puissances d’argent, mais ce qui est intéressant, c’est cette transmission générationnelle qui a lieu dans Crass. Quelqu’un comme Penny Rimbaud considère que le punk peut être une chambre d’écho pour des idées qu’il défendait déjà lui-même avant ça ; il prend le punk comme un outil. D’ailleurs, il ne va pas le faire très longtemps, puisqu’en 1984 ils arrêtent, alors que le mouvement est florissant, qu’il y a des groupes de partout ; après cette date, ils vont faire d’autres choses. Je ne connais pas un groupe, parmi ceux auxquels on s’est intéressé pour le bouquin, qui ne se réfère pas, à un moment ou à un autre à Crass. Certains sont passés à Dial House, Flux of Pink Indians, Poison Girls ou Conflict. Ce n’est pas du tout que Penny Rimbaud ait joué le rôle d’un gourou, mais les autres ont vu dans ce qu’il faisait l’exemple d’une cohérence qui se dessinait, une absence totale de compromission – on leur reconnaîtra toujours d’avoir été capables de se saborder au moment où ils auraient pu avoir du succès. Bon, après, quand tu écoutes les albums de Crass, faut s’accrocher quand même, déjà pour comprendre les paroles, et puis la musique, on peut facilement trouver ça inaudible – mais il y a vraiment quelque chose de puissant.
Blackbird Raum, Under the Starling Host, 2009.
En faisant des recherches sur ce mouvement, en lisant ce qui s’écrit dessus aussi, ce que je vois, c’est que ce n’est jamais un mouvement qui est premier dans le diagnostic, mais qu’ils sont assez rapides à prendre conscience d’enjeux émergeant à l’échelle de la société tout entière, ou portés par certains de ses critiques. Je ne sais pas si beaucoup de punks ont lu des auteurs qu’on cite beaucoup, comme Bookchin, Ellul ou Illich (même si on peut le soupçonner s’agissant de Penny Rimbaud, et puis il y a des groupes comme Propagandhi en Amérique du Nord, dont les membres sont des lecteurs et des lettrés), mais en tout cas, ce qui est sûr, c’est que, si en général ce ne sont pas les punks qui découvrent les problèmes, ils les aperçoivent au moment même où ils sont énoncés, et bien énoncés, par d’autres. La question nucléaire, c’est la première qui vient à l’esprit. Par exemple au moment de la crise des Pershing, ces missiles balistiques déployés en Europe de l’ouest par les États-Unis au début des années 1980, et qui donnent une dimension très concrète à la perspective géopolitique d’un affrontement nucléaire entre puissances, les punks vont tout de suite embrayer là-dessus, et ce faisant donner un coup d’accélérateur absolument dingue à la mobilisation, en la faisant sortir des milieux militants. Avec les punks, en l’espace de quelques années, c’est toute une jeunesse qui se saisit de ces enjeux. Ils ont une puissance de feu, avec leur imaginaire, leur capacité à produire des métaphores autour de ces enjeux, leur hargne qui correspond tout à fait à l’esprit du temps, particulièrement dans les années 1980, en pleine période de néolibéralisme triomphant, en Europe comme aux États-Unis. Il y a à cette époque un désespoir, qui est générateur de toute une iconographie, notamment post-apocalyptique – mais cette dimension-là, on la trouve plutôt chez des groupes qui vont essayer de se faire du beurre dessus. Il y a bien un constat commun de risque d’effondrement de l’humanité, mais chez les groupes anarcho-punks, on voit une tentative immédiate d’y opposer des propositions concrètes.
Ça se manifeste dans la lutte, avec des pratiques sur le terrain qui peuvent éventuellement être assez violentes (blocages, sabotages), et puis des mouvements, dont on parle dans le livre, comme Reclaim the Streets ou Stop the City, qui ont métamorphosé l’espace public parfois pendant 24 ou 48 heures, voire plusieurs semaines dans le cas du mouvement contre les autoroutes (celui contre l’autoroute M11 a duré jusque dans les années 1990). Donc ils sont capables de produire du dérapage, du dysfonctionnement, et de s’organiser collectivement avec une inventivité assez folle, en allant parfois piocher des idées dans la génération précédente, chez les situs, etc. Il n’y a pas d’invention totale de leur part, mais une capacité à mettre ça en œuvre avec une radicalité très forte, une dimension collective de l’action, un certain sens du sacrifice derrière. Et puis à côté de ça – c’est ce qu’on montre dans la deuxième partie du bouquin –, il y a l’organisation de contre-sociétés, et ce qui va servir de moment de synthèse entre les punks et les préoccupations écologistes, c’est lorsqu’ils vont se dire que la ville, c’est plus possible, et petit à petit, partir s’installer, d’abord dans des squats à la marge de la ville, et puis de plus en plus, aux États-Unis d’abord mais aussi en Angleterre, il va y avoir des expériences de communes rurales, avec là encore la capacité de s’emparer des nouveautés. Par exemple la permaculture, ça devient un enjeu auprès d’un public un peu élargi grâce à un type proche du mouvement anarcho-punk, Graham Burnett, qui a lu le livre de Graham Bell, The Permaculture Garden, paru en Angleterre en 1994. Quelques années plus tard, Burnett écrit un petit livre de vulgarisation, Permaculture. A Beginner’s Guide, qui va avoir une circulation assez large et sensibiliser les premiers textes punks à la question. Et les fanzines ruraux qui existent déjà aux États-Unis vont s’engouffrer là-dedans, et tu vas avoir ce qu’on peut appeler des « permapunks » – pour utiliser un mot-valise comme les punks les affectionnent –, des gens qui vont concrètement se mettre à cultiver leur jardin suivant les principes de la permaculture, parfois d’une manière isolée, parfois collectivement. Donc ce que je vois, c’est un mouvement, un collectif qui a une lucidité exceptionnelle sur les enjeux pertinents de l’époque. Ces enjeux, on les suit un par un dans le livre, il y a la question animale, la question du mode de vie et de ce que ça implique, notamment de devenir végétarien, le rapport à la technique, dont le nucléaire est une forme paradigmatique, et le rapport à la bagnole et la société qui en découle.
Et puis en même temps qu’ils font ces critiques, il y a un débat à l’intérieur du mouvement punk pour les rattacher à une critique systémique – par exemple toutes ces souffrances qu’on inflige aux animaux, c’est pas simplement une question de bêtise humaine, elle est engendrée par un système de production alimentaire. Donc la critique va être posée, avec parfois, comme on le voit chez Penny Rimbaud, des choses qui font écho aux travaux de l’école de Francfort, on voit qu’il a dû lire des gens comme Adorno, sans qu’on puisse vraiment mettre le doigt dessus, en tout cas il y a une convergence de représentation à ce moment-là qui est très forte. L’espèce de dynamique interne qu’on observe dans le mouvement, c’est qu’il y a des gens qui vont constamment choisir la facilité, se contenter par exemple de dire : « On ne peut pas porter des vêtements en fourrure parce que ça engendre de la souffrance animale », tout en continuant à aller bouffer chez MacDo, ou alors, une fois qu’ils ont compris qu’ils ne peuvent plus y aller parce que le mot d’ordre est le végétarisme, ils vont devenir végans, et ce faisant, ils vont parfois se livrer pieds et poings liés à un nouveau business de production de produits végans qu’ils vont même laisser utiliser leur image, etc. Et puis par rapport à ça, il y a toujours un noyau de gens qui vont dire : regardez-les, c’est pas pour ça qu’on se bat depuis le début, ce qu’on réclame de la jeunesse aujourd’hui, c’est d’être capable d’aller jusqu’au bout dans la logique de la critique, et dans les pratiques qui y sont associées. Bref, une critique du système néolibéral dans son ensemble. Dans le livre, on parle beaucoup par exemple de l’association états-unienne PETA (People for the Ethical Treatment of Animals), qu’une bonne partie des groupes punks a soutenue dans les années 1990, prêtant leur nom à une cause qu’ils estimaient juste, jusqu’à ce que ça devienne un marché ; au point qu’ils se sont retrouvés sponsorisés par une marque de chaussures, ce qui va susciter, de la part d’autres groupes, des rappels à l’ordre, parfois très violents. En la matière, il y a d’ailleurs de véritables ayatollahs, comme Vegan Reich, avec un discours particulièrement nauséeux, mais ça fait partie de cette dynamique-là, il y a toujours eu un enjeu de pureté dans la confrontation entre les tendances du mouvement, ce qui est problématique, pose plein de questions, mais témoigne aussi d’une exigence d’adéquation entre les pratiques et la pensée, de cohérence, de responsabilité.
Cette impression vient peut-être du fait que, dans le livre, on s’est essentiellement concentrés sur le domaine anglo-saxon, avec quelques aperçus plus rares sur le monde hispanophone ou sur l’Allemagne, et on a essayé de tirer quelques fils, pour rendre compte par exemple de l’émergence, dans les années 1990-2000, d’un mouvement punk en Indonésie, mais on s’est rendu compte que ça demanderait un travail à part entière. C’est un premier biais. Et puis il y a un autre biais dans notre travail, c’est qu’on s’est intéressé à l’émergence des thématiques, ce qui fait qu’on s’est concentrés sur les débuts du mouvement – et ces débuts, il sont anglo-saxons. Parmi les choses qui nous ont interrogés, il y a le fait que ce mouvement émerge en Angleterre en même temps que les années de plomb sur le continent – or l’Angleterre de connaît pas de mouvements d’action violente type Fraction Armée Rouge, Brigades Rouges ou Action Directe ; en revanche, elle a le mouvement punk, comme si celui-ci avait servi de catharsis à toute une société sous pression et en passe d’exploser, et il l’a fait à mon avis avec une autre intelligence que les propositions continentales, qu’elles soient française, allemande, ou italienne. On développe un peu cette hypothèse sur la fin du bouquin.
On n’a pas pensé à ce côté arte povera en écrivant le livre, mais c’est une piste intéressante. C’est vrai qu’au même moment, dans la culture populaire, à part la science-fiction (qui est aussi un arte povera, avec parfois son imaginaire à la petite semaine, et qui peut passer par les mêmes logiques d’organisation collective, avec les fanzines, etc. – il y a d’ailleurs parfois des gens qui font partie des deux mondes), comme capacité de dissémination des idées écologistes, je ne vois pas d’équivalent. En France en particulier, pour qu’on parle d’écologie, il faut qu’il y ait un René Dumont à l’élection présidentielle, parce que c’est là que tout tout se passe, et s’il y a bien des luttes spécifiques (Larzac, Creys-Malville, Plogoff), elles restent confinées à une partie de la société, alors que le punk en Angleterre, même les gens qui n’en écoutaient pas ne pouvaient pas y échapper, parce que ça fait du bruit, c’est de l’énergie, ça dépote, tu ne peux pas ne pas le voir, c’est pas possible.
Je ne le dirais pas comme ça. En fait, on observe ces tendances au sein du mouvement écologiste lui-même, où on trouve deux pôles, peut-être comme dans n’importe quel mouvement qui pointe des problèmes fondamentaux et tente d’y apporter des réponses : entre les réformistes qui s’appuient sur les institutions existantes et les révolutionnaires, pour faire vite.
Blackbird Raum, False Weavers, 2013.
Par rapport à ça, la force en particulier des anarcho-punks, c’est d’être cette frange dans le mouvement qui va constamment rappeler les fondamentaux. Dès qu’une position commence à se fixer, à se fossiliser, à s’institutionnaliser et en même temps à se routiniser (par exemple, au tournant des années 1970-1980, tous les punks en viennent à se dire végétariens, notamment en raison des souffrances infligées aux animaux, et de là arrive le nec plus ultra qu’est le véganisme – de sorte qu’on ne peut pas être punk sans être au moins végétarien), on a un partage entre ceux qui se contentent de ça, avec le risque de se faire absorber par le système, et la frange du « mouvement » (j’ai conscience que ce terme pour qualifier le punk est problématique) ou de la galaxie qui entretient une dynamique permanente, une sorte de guérilla de représentation, qui n’accepte pas de se laisser fixer comme ça. D’où un débordement constant, une remise en question et une nouvelle réflexion posée sur la récupération en cours, et donc un approfondissement des problématiques, une radicalisation nouvelle. Jusqu’à la fin de la période qu’on a observée, donc le début des années 2000, il y a cette galaxie pleine de vitalité et de critiques, qui n’accepte pas de se laisser fixer à un endroit donné. On pourrait même dire que bon nombre de luttes qu’on trouve dans cette galaxie se retrouvent aujourd’hui dans les luttes écologistes (Soulèvements de la terre, etc.) : même si ça ne passe plus spécifiquement par la revendication d’une identité punk, ce qui a existé dans le mouvement punk continue à exister dans le mouvement écologique.
De fait, on constate qu’à un moment donné de leur trajectoire, une partie de ces groupes se satisfont d’une manière de se positionner, d’être – je suis végétarien, je n’utilise pas de voiture, je fais de la permaculture, et point barre. Et ça devient un marqueur identitaire comme un autre. C’est d’ailleurs ce que vont leur reprocher ceux qui, au contraire, se veulent constamment en mouvement : vous vous dites punks, mais vous êtes simplement des gens qui endossent le punk, comme on porte une crête ou un perfecto clouté, c’est une mode, ou un style de vie au sens le plus réduit du terme. Et quand je dis « ceux », ça ne désigne pas des individus particuliers, c’est chaque fois des générations différentes, ça peut être des gens qui n’étaient pas punks (voire n’étaient pas nés) au moment où ceux qui sont désormais rentrés dans le rang avaient commencé à faire du punk. On cite à la fin du livre un groupe que j’aime bien – leur musique et leur regard sur le monde – Blackbird Raum, c’est un groupe américain, dont les membres ont plus ou moins grandi dans des communautés punks et qui ont créé une sorte de nomadisme punk rural. Ils ne vivent qu’à la campagne, en dehors des villes, sauf s’ils ne peuvent faire autrement, ils savent faire des quantités de choses avec leurs mains – y compris leurs instruments de musique –, ils ont un propos absolument radical dans leurs textes, ils sont en cheville avec des fanzines, avec toute une scène très cohérente sur le plan des principes, mais ils ne se stabilisent pas, ils donnent l’impression d’une grande richesse d’énonciations, d’une grande complexité de rapports au monde, qui ne permet pas de les assigner à une seule et unique position. Il peut y avoir, au sein de cette nouvelle galaxie punk, ou de cette nouvelle interprétation du punk, à nouveau des phénomènes d’absorption, parce qu’on sait à quel point le marché est capable d’inventer des pièges à cons sous toutes sortes de formes, mais l’idée du mouvement permanent subsiste. Et précisément, la critique qu’adresse ce groupe et ses semblables à ceux qui se sont fixés, c’est de s’en tenir au plan du style de vie, à la simple représentation des idées politiques.
Du temps a passé depuis que j’ai travaillé intensément sur la question, et je serais bien en peine de faire une réponse détaillée sur ce qu’il reste aujourd’hui du punk sur un plan artistique. Mais surtout, je me rends compte que ce qu’on a étudié, c’est l’un des lieux d’expression d’une jeunesse en révolte dans les années 1980-2000. Je vais prendre un exemple. Il y a une super revue anglaise éco-anarchiste, Do or Die3, avec un discours très structuré et surtout une grande attention à l’action, avec une réflexion sur les modalités d’action. C’est une revue qui voit le jour en 1992, qui s’est dissoute en 2003, qui a accompagné une bonne partie de l’engagement punk en faveur de l’écologie radicale, qui n’est pas exclusivement composée de punks, pour autant qu’on puisse en juger puisqu’ils ne donnent pas leurs noms, mais ils disent d’où ils viennent, et certains d’entre eux viennent du milieu des squats anarcho-punks anglais des années 1980. Eh bien on aurait pu écrire chaque chapitre du livre en s’appuyant sur la manière dont la revue envisage la question, parce que ses membres ont constamment été en prise directe avec les enjeux dont les punks se sont eux aussi emparés, sans doute parce qu’il y avait des punks parmi eux, mais aussi parce que tout ça débordait largement le milieu punk. Ils se sabordent en 2003, mais quand on lit le dernier numéro, on a l’impression qu’il a été écrit en 2016 par les groupes en lutte à Notre-Dame-des-Landes, c’est très en prise avec la façon de poser une écologie radicale aujourd’hui. Et donc je me dis qu’avec le mouvement punk, on a observé une espèce de porte-voix, extrêmement efficace, brillant même, par sa capacité à diffuser l’information, de quelque chose qui excédait largement le punk lui-même. Il y a donc bien une postérité de cette façon de faire de l’écologie, elle est évidente. Est-elle encore punk ? C’est difficile à dire. En revanche, on sait que dans l’écologie radicale aujourd’hui, il y a des gens qui sont passés par le punk – je pense par exemple à des gens au sein du collectif Mauvaise Troupe, qui a écrit le livre Constellations – ou qui tout simplement sont passés par des lieux où c’est cette musique-là qui se jouait. Je ne sais pas où en est le punk aujourd’hui, mais le mouvement d’idées qu’il a porté est toujours là, et il a de beaux jours devant lui parce que l’adversaire est toujours très fort.
Entretien réalisé par le Dr Rhum Rhubarbe en juin 2023

Célèbre salle new-yorkaise, active de décembre 1973 à octobre 2006, et qui après avoir accueilli les premiers groupes punks au milieu des années 1970, fut également un haut lieu de la scène hardcore punk jusqu’en 1990. ↩
Manager des Sex Pistols, il possédait aussi avec Viviane Westwood une célèbre boutique de mode à Londres, qui joua un grand rôle dans la diffusion de la mode punk. ↩
L’intégralité des numéros de Do or Die peut être consultée sur libcom.org ↩
Les anarchismes punk de Class War et CrimethInc. « Défiez le système, mettez-vous au défi »