Les anarchismes punk  de Class War et CrimethInc.

Les anarchismes punk  de Class War et CrimethInc.

Jim Donaghey

Punk, anarchisme, « lifestylism » et « ouvriérisme »

Le punk et l’anarchisme sont liés depuis près de cinq décennies. Depuis l’époque des appels à l’anarchie dans les tactiques de choc punks, une relation plus profonde s’est rapidement instaurée pour devenir évidente avec le développement et la propagation mondiale du punk. Mais si l’héritage du punk originel reste incontournable, les scènes actuelles prennent leur distance envers la plupart des stéréotypes qui lui sont associés, l’influence de l’anarchisme s’exprimant dans les pratiques de production DIY et dans l’imagerie et les paroles des groupes punk. Cette relation apparaît également évidente dans l’influence du punk sur le mouvement anarchiste, à la fois en tant qu’influence politique sur les individus et en tant que socle culturel. Des mouvements tels que Food Not Bombs, le squat, l’antispécisme et les antifas sont tout particulièrement liés au punk.

Deux des groupes militants punks anarchistes les plus connus sont Class War (actif au Royaume-Uni depuis le début des années 1980) et CrimethInc. (apparu aux États-Unis au milieu des années 1990). Si la relation entre punk et anarchisme est considérée comme néfaste par certaines composantes du mouvement anarchiste (et par certains punks aussi), la longévité et l’influence de Class War et CrimethInc. sont indéniables, quelles que soient les critiques à leur encontre. L'activité éditoriale prolifique de ces deux groupes permet d'avoir accès à une importante quantité de matériel qui peut être analysée pour comprendre l’« anarchisme punk ».

Le principal point de tension à propos du punk et de l’anarchisme est l’opposition entre les courants « mode de vie » et « ouvriériste ». CrimethInc. et Class War, bien que tous deux identifiés comme anarcho-punks, se situent aux deux pôles opposés – CrimethInc. étant « lifestylist » et Class War « ouvriériste ». Le lifestylism désigne les perspectives anarchistes qui font passer le projet individuel et culturel avant l’activité révolutionnaire. L’« ouvriérisme » désigne celles qui se concentrent exclusivement sur les travailleurs et les lieux de travail en tant qu’agents et sites de la lutte révolutionnaire – idée généralement liée à des analyses économiques matérialistes, mais souvent (contradictoirement) combinée avec des politiques identitaires « classistes ». Cependant, « lifestylist » et « ouvriériste » sont surtout des expressions péjoratives destinées à exagérer à des fins polémiques les différences au sein de l’anarchisme. La meilleure façon de comprendre ces termes est donc de les définir négativement : l’« ouvriérisme » néglige la politique individuelle ou culturelle ; le lifestylism ne se préoccupe pas de l’analyse des classes ou de l’organisation des lieux de travail. Ces positions sont antagonistes, de sorte que l’« ouvriérisme » peut être compris comme un « anti-lifestylism », et inversement

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Pour Jeppesen : les « composantes sous-culturelles » du mouvement anarchiste, y compris le punk, sont souvent assimilées à « ce que Murray Bookchin [1995] appelle de manière méprisante "l’anarchisme lifestyle" » (2011, p. 25 note.). Cette caricature n’est pas sans fondement, comme l’illustre le zine anarchiste punk Profane Existence :

Nous avons créé notre propre musique, notre propre mode de vie, notre propre communauté et notre propre culture… La liberté est quelque chose que nous pouvons créer tous les jours ; c’est à nous tous de la faire advenir.  (1990)

Certaines critiques de l’anarchisme punk proviennent de groupes anarchistes plus anciens, qui existaient déjà avant l’émergence du punk. Par exemple, Nick Heath du journal Black Flag écrit que les anarchistes inspirés par le punk « se définissent par leur mode de vie et, en fin de compte, par une forme d’élitisme qui critique la classe ouvrière pour son manque d’action » (2006).

La conscience de classe est quelque peu ambiguë dans le punk, ce qui met en évidence une divergence fondamentale dans les caricatures mutuelles des lifestylists et des ouvriéristes. Ainsi le mouvement DIY au Royaume-Uni dans les années 1990 « se présente comme aveugle à la classe (c’est-à-dire dominé par des activistes de la classe moyenne) » (McKay 1998, p. 17). Le lifestylism serait donc dépourvu d’analyse de classe et associé à des privilèges de classe non assumés. Par ailleurs, Martin-Iverson affirme que « le punk repositionne et réarticule les classes plutôt que de les transcender ou de les déplacer » (2014, p. 2). Certains punks sont certes très préoccupés par l’identité de classe, en particulier dans des genres tels que le Oi ! et le street punk. Cependant, cela se traduit souvent par un « classisme » brut éloigné de l’analyse économique de la classe – ainsi, même lorsque celle-ci apparaît dans le punk, ses implications sont indirectes.

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Certains punks anarchistes donnent la priorité au « mode de vie », tandis que d’autres y voient un sérieux problème et critiquent le nombrilisme sous-culturel du punk qui le rend marginal, élitiste, individualiste et donc incapable de s’engager dans un activisme anarchiste « sérieux ».

Cet article compare Class War et CrimethInc. à partir de plusieurs thèmes : les liens avec le punk ; l’attitude iconoclaste envers les anarchistes « pré-punk » ; les conceptions de la classe ; les positions sur le lifestylism. L’analyse de ces seuls groupes ne peut représenter un mouvement aussi protéiforme que l’anarchisme (ou le punk), mais elle soulève des questions intéressantes, révèle les limites des critiques adressées à la relation entre le punk et l’anarchisme et met à mal la dichotomie entre anarchisme ouvriériste et anarchisme de « mode de vie ».

Le punk

Class War et le punk

Le fondateur de Class War, Ian Bone, a été inspiré par l’usage qe faisait le groupe anarcho-punk Crass, d’une esthétique punk en faveur d'une politique anarchiste axée sur les classes sociales auprès d’un public punk naissant – Bone décrit Class War comme « un fanzine punkoïde transformé en journal » (2006, p. 121). Cette esthétique a permis d’attirer de nombreux punks et Bone lui-même a joué dans le groupe punk gallois Living Legends.

Il a explicitement tenté de séduire les punks en s’appuyant sur le « mouvement politique embryonnaire » constitué autour de Crass : « à l’inverse du A en carton-pâte d’Anarchy in the U.K. [des Sex Pistols], Crass a donné au A cerclé une vraie signification politique » (p. 119). Le lien le plus tangible de Class War avec le punk est la production et la distribution de nombreux disques, cassettes et compilations VHS punk – le journal Class War fait des références explicites au punk dans tous ses numéros, y compris dans ses critiques musicales. L’initiative Rock Against the Rich lancée par Class War en 1988 comprenait plusieurs groupes punk, dont « l’ex-chanteur de Clash Joe Strummer » (Class War Federation 1992, p. 168) et la résurrection de Rock Against the Rich en 2015, pour la campagne « Class War Party », incluait également de nombreux groupes punk.

L’association de Class War avec le punk est donc évidente, que ce soit en termes d’esthétique, de membres ou d’activités. Cependant, malgré cela, Class War tenait à se distinguer de la scène anarcho-punk des années 1980 proche de Crass – comme l’écrit Jimmy Grimes, collaborateur de Class War :

[Crass] avait trouvé un moyen de faire passer les idées politiques anarchistes à des dizaines de milliers de jeunes… Il avait touché un public dans les villes, les villages et les cités qu’aucun autre message anarchiste n’aurait jamais pu espérer atteindre… [mais] ses activités politiques étaient merdiques. (Bone 2006, p. 119)

Dans son journal théorique, The Heavy Stuff, Class War écrit qu’il souhaitait « rompre avec la scène anarcho-punk et créer une véritable force pour une politique anarchiste crédible » (c. 1988, p. 18). Bone affirme pour sa part que « la musique anarcho-punk, loin d’aider la lutte, y a fait obstacle en détournant les punks de l’action de rue et en les poussant vers le ghetto anar des squats et leur concerts interminables » (2006, p. 166). Ainsi, à l’instar des critiques formulées contre le punk, Class War considère que la scène anarcho-punk autour de Crass détourne l’attention du « véritable » anarchisme du fait de son incapacité à s’engager sur le terrain de la classe. Cette critique formulée par un groupe anarchiste explicitement punk montre les limites d’une critique générale du punk.

CrimethInc. et le punk

Plusieurs collaborateurs de CrimethInc. ont fait partie de groupes punk importants tels que Catharsis et Zegota et leur enracinement dans le punk DIY se perçoit dans leur esthétique et leur philosophie. Ils sont également impliqués dans des publications punk telles que

Slug and Lettuce, Profane Existence et ont une rubrique dans… Maximum Rock’n’Roll » (CrimethInc. 2006b, p. 108). Jeppesen considère qu’un lien avec « la communauté anarcha-punk mondiale croissante » est à l’origine de la popularité de CrimethInc. et affirme que leurs textes « indiquent la voie pour aller du punk, une sous-culture musicale et comportementale hostile aux majors, vers une philosophie de l’engagement militant.  » (2011, p. 29, p. 25).

Les membres de CrimethInc. assument (presque) sans équivoque leur relation avec le punk. Dans le numéro 7 de Rolling Thunder, ils soulignent qu’une « grande partie de ceux qui sont actuellement actifs dans les milieux anarchistes ont à un moment donné fait partie de la contre-culture punk » et suggèrent que « le punk a toujours eu quelque chose d’intrinsèquement subversif » (2009, p. 69). Défendant la relation entre punk et anarchisme contre ses critiques, ils affirment que « si nous devions tenter d’inventer une forme contemporaine de militantisme à même de redonner de l’énergie et de propager les valeurs anarchistes, nous pourrions vraiment trouver pire ».

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Cependant, CrimethInc. n’est pas totalement dépourvu d’esprit critique à l’égard du punk, reconnaissant qu’« il est paralysant pour un mouvement social visant à transformer l’ensemble de la vie d’être associé à une seule sous-culture » (p. 74) et admettant les critiques adressées à la culture du « mode de vie », au consumérisme et à l’identité. Mais ces critiques ne sont pas considérées comme rédhibitoires, et en réponse directe aux anarchistes anti-punk, CrimethInc. écrit : « Il est absurde de chercher à étendre le mouvement anarchiste en rejetant l’un des principaux vecteurs par lesquels les gens l’ont découvert », le punk étant un « espace durable qui nourrit des communautés de résistance sur le long terme » qui fait « la démonstration d’une alternative concrète. »

Class War et CrimethInc. peuvent donc tous deux être considérés comme « punk » en termes d’esthétique, de membres et d’activités, mais leurs positions concernant la relation entre le punk et l’anarchisme sont clairement divergentes. Cependant, ils partagent une attitude iconoclaste à l’égard des anarchistes « pré-punk » de la « vieille garde ».

Iconoclasme

Évoquant la scène anarcho-punk britannique du début des années 1980, O’Guérin parle d’une tension « entre la philosophie anarchiste punk émergente et les anarchistes classiques de lutte des classes » (2012, p. 18). Cette vision des anarchistes de la « vieille garde » qui luttent pour s’adapter à une nouvelle expression de la politique anarchiste est reprise par Porton, qui se souvient que « le vétéran anarcho-syndicaliste Sam Dolgoff » s’inquiétait du fait « que les enfants poussés [par le punk] à dessiner des A cerclés sur les murs des bâtiments ne connaissent pas grand-chose à l’histoire ou à la théorie anarchistes » (2009, p. iv). Cette méfiance est réciproque chez les anarcho-punks de Class War et CrimethInc. Paraphrasant Vaneigem, Bone se souvient de sa vision négative du mouvement anarchiste anglais dans les années 1980 :

« Ceux qui font une révolution sans se référer explicitement à la vie quotidienne, ceux-là ont un cadavre dans la bouche ». Mais les anarchistes parlaient bel et bien avec des cadavres dans la bouche – généralement espagnols ou ukrainiens – et leurs articles semblaient n’avoir aucun lien avec la vie ordinaire de quiconque. (2006, p. 256)

Il tourne en dérision la préoccupation anarchiste pour des épisodes historiques tels que la révolution espagnole et la guerre civile (1936-1939) et la révolution makhnoviste en Ukraine (1917-1921). Il décrit les participants à une conférence de Black Flag comme des « vieux admirateurs de la CNT » et des « révolutionnaires de salon » (p. 102) et dépeint le vénérable journal anarchiste Freedom comme « un journal ennuyeux, affreux et libéral sans intérêt » (p. 167). Ces propos sont repris dans le premier numéro de The Heavy Stuff : « Combien de temps encore allons-nous nous contenter de fonder notre projet politique sur des idées et des actions formulées il y a près de cent ans ? » (Class War 1987, p. 13). Cet iconoclasme est un fil rouge dans les publications de Class War – un pamphlet publié par The Friends of Class War en 2012 utilise un argument semblable, critiquant explicitement « le site web libcom » parmi d’autres organisations anarchistes contemporaines :

Les efforts actuels ne suffisent pas ; les organisations… sont gênantes avec leur haute estime d’elles-mêmes et ne sont pas à la hauteur de la situation politique car elles manquent totalement de dynamisme et d’ambition, incapables de se développer au-delà des stéréotypes et des pratiques existantes, qui n’ont jamais fait avancer les choses… Vous avez eu des années pour agir, peu importe comment, et vous avez tout gâché. (2012, p. 4)

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Un numéro de Class War de la fin des années 1980 indique : « Nous rejetons le côté ennuyeux des groupes dits "révolutionnaires". La politique doit être amusante, elle fait partie de la vie quotidienne ordinaire et doit pouvoir se moquer d’elle-même » (vers 1989). Cette critique, qui dépeint la « vieille garde » comme ennuyeuse, obsédée par l’histoire et inutile, est reprise par CrimethInc. :

Les penseurs et activistes radicaux d’aujourd’hui… semblent souvent englués dans des méthodes et des arguments anciens, incapables d’appréhender ce qui peut faire bouger les choses dans le présent. (2001, p. 111)

Et de façon plus virulente :

Admettez-le, votre politique est ennuyeuse à mourir… Vous le savez. Sinon, pourquoi tout le monde grimace-t-il lorsque vous prononcez le mot [anarchisme] ? Pourquoi la participation à vos débats sur la théorie anarcho-communiste est-elle plus faible que jamais ? Pourquoi le prolétariat opprimé n’a-t-il pas ouvert les yeux et ne vous a-t-il pas rejoint dans votre lutte pour la libération du monde ? ... La vérité est que votre politique l’ennuie parce qu’elle n’est pas pertinente. (2001, pp. 188-189)

L’iconoclasme exprimé par Class War et CrimethInc. est typiquement « punk ». Cependant, leurs cibles divergent – contrairement à Class War, CrimethInc. s’en prend aussi aux anarchistes de lutte des classes : « Même si les théoriciens de la lutte des classes aiment à se considérer comme la voix du peuple, ils sont aujourd’hui plus confidentiels que les marginaux qu’ils méprisent » (2006a, p. 18).

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En 1997, la Class War Federation décide de se dissoudre et publie un numéro spécial de Class War pour analyser ses succès et ses échecs, en particulier son approche iconoclaste des anarchistes « vieille garde » :

Class War a toujours été, à juste titre, paranoïaque à l’idée de finir comme les partis et les sectes de gauche, défendant des positions théoriques et des traditions immuables, sans tenir compte de l’ampleur des changements survenus depuis 1917 ou 1936. Nous avons voulu éviter cela, mais nous sommes tombés dans un autre piège : défendre une « attitude » et une « image » rebelles, plutôt que d’examiner ce qui ne va pas dans le monde et la façon d’intervenir au mieux pour le changer. À bien des égards, il est vrai que Class War n’a pas réussi à devenir beaucoup plus qu’une organisation « punk ». (n° 73, 1997, p. 8)

Ils considèrent toujours que l’accent historique mis sur 1917 (Ukraine) et 1936 (Espagne) est un « piège » sans intérêt, mais ils considèrent aussi que l’association du groupe avec le punk a été préjudiciable, ce qui contraste fortement avec la façon dont CrimethInc. considère sa propre relation avec le punk.

Ainsi, malgré l'iconoclasme qui fait le ciment de leur « anarchisme punk », certaines différences cruciales apparaissent entre Class War et CrimethInc.

Classe

Class War et classisme

Malgré son ancrage punk, Class War s’est efforcé de se distinguer de l’anarchisme « punk pacifiste » de Crass. Ils prônaient ainsi la violence (illustrée par leur article emblématique « Hospitalised Coppers ») et plaçaient la classe sociale au centre de leur politique. Un des premiers numéros du journal Class War déclare :

La classe dirigeante ne renoncera jamais aux vies qu’elle vole et détruit. Elle ne renoncera jamais à son pouvoir sauf si nous nous en emparons en tant que classe. Le seul langage que la classe dirigeante et les mercenaires qu’elle paie, les flics et l’armée, comprennent est celui de la violence de classe. Nous luttons pour une révolution de la classe ouvrière. (vers1986).

Reflétant son ouvriérisme caricatural, Class War identifie la classe ouvrière comme « le seul peuple capable de détruire le capitalisme et l’État et de construire un monde meilleur pour tous » (1992, pp. 58-59). La classe ouvrière est définie comme

les personnes qui vivent de leur travail… la propriété de biens qui génèrent de la richesse est la ligne de démarcation. Si vous possédez suffisamment de biens ou d’argent pour ne pas avoir à travailler, vous n’appartenez pas à la classe ouvrière. L’autre composante de l’identité de classe est le « pouvoir social ». Les classes populaires n’ont pas de pouvoir. (Class War Federation, 1992, p. 58).

Cette large définition inclut inévitablement des personnes qui se décriraient comme membres de la classe moyenne, bien qu’elles ne possèdent pas de biens générateurs de richesse ou de « pouvoir social » (tandis que leur définition de la classe moyenne inclut de nombreuses professions typiques de la classe ouvrière). La conscience de classe est donc capitale, mais elle s’exprime non pas à partir d’une critique du statut social, mais sous forme d’une politique identitaire – le classisme. Les opinions d’Andy Anderson (collaborateur des publications de la Class War Federation) sont intéressantes à cet égard, puisqu’il considère que la totalité de la classe moyenne est irrévocablement impliquée dans la perpétuation du capitalisme et que le mouvement anarchiste est souillé par son association avec elle : il souffre d’une « corruption de classe » fondamentale car Kropotkine était un prince et Bakounine venait de la classe moyenne (Anderson et Anderson 1998, p. 19). Anderson défend également un certain « comportement de la classe ouvrière » et rejette toute mobilité de classe, puisque même les quelques ouvriers qui se frayent parfois un chemin vers des professions de la classe moyenne « se comportent presque toujours comme des membres de la classe ouvrière » (1998, p. 20). Cette vision de la classe en tant que qu’identité contredit les conceptions économiques et elle est symptomatique de la faiblesse de la caricature ouvriériste.

La perspective de Class War n’est cependant pas toujours aussi grossièrement classiste. Dans The Heavy Stuff, ils affirment que « le curseur est passé du lieu de travail à la communauté, devenue l’épicentre de la lutte des classes » (1987, p. 12), ce qui tranche nettement avec l’ouvriérisme classique. Dans le numéro 73 de Class War (le « dernier numéro »), ils estiment qu’il n’est pas possible « de faire une révolution à laquelle seuls les membres de la classe ouvrière participent… [ou] de créer une organisation purement ouvrière » (1997, p. 6). Le problème est la difficulté insurmontable à définir la classe ouvrière : « Comment déterminer qui est autorisé à en être ? Existe-t-il un critère d’appartenance objectif ou est-ce une question de ressenti ? Qu’en est-il des nombreuses possibilités intermédiaires ? » Il s’agit là d’un changement important par rapport à leur conception réductrice initiale – mais, même avec cette nuance, Class War n’abandonne pas l’accent mis sur la classe : « Cela ne veut pas dire que nous ne savons pas qui est l’ennemi. » Ces extraits de The Heavy Stuff et du numéro 73 de Class War sont en fait assez exceptionnels dans leur remise en question du concept réducteur de la classe et du classisme et c’est en général la caricature ouvriériste (avec les contradictions qui en découlent) qui prévaut. Commentant une version préliminaire de cet article, Jon Bigger, candidat du parti Class War aux élections générales britanniques de 2015, admet que « la confusion autour de la classe est symptomatique du manque de consistance de l’ouvriérisme caricatural » (Bigger 2021). Mais il va plus loin et ajoute que la contradiction entre l’idée de classe comme système et « comme culture/conscience » reflète des concepts imposés d’en haut qui sont essentiellement « irréels et arbitraires ». Il affirme que Class War tombe dans une « vision culturelle dominante selon laquelle la classe est mesurable et s’identifie à la profession » à cause de la « domination d’une grille de lecture systémique » tout en luttant contre cette vision de la classe en « admettant l’identification culturelle de classe ». Selon lui la position « moderne » de Class War à ce sujet est très claire : « vous faites partie du groupe si vous venez à la manif et tenez la banderole. L’accent est mis sur l’action solidaire, qui mène à l’appartenance politique… C’est la lutte solidaire qui cimente votre conscience de classe. »

Mais, malgré ces nuances, les éléments de la caricature ouvriériste sont évidents dans les textes de Class War, ce qui remet radicalement en cause l’idée que l’anarchisme punk serait exclusivement lifestylist et/ou anti-ouvrier.

CrimethInc. et le déclassé

La position de CrimethInc. sur ce point est différente puisqu’elle englobe les anarchistes de lutte des classes dans son rejet de la « vieille garde ».

Jeppesen rappelle la critique selon laquelle CrimethInc. regroupe des « anarchistes "mode de vie" qui n’ont pas conscience de leurs privilèges de classe » (2011, p. 43 [souligné par l’auteur]). CrimethInc. s’oppose à l’approche ouvriériste de la classe, la considérant comme une catégorisation sociale à laquelle il faut résister, et considère le classisme comme hautement problématique. Ses membres écrivent que « l’obsession pour la classe ouvrière aboutit à une politique identitaire basée sur la classe – et ce même si la classe n’est pas considérée comme une identité, mais une relation sociale » (2013, p. 255). De plus « certains militants se concentrent sur le "classisme" plutôt que sur le capitalisme, comme si les pauvres étaient juste un groupe social et que les préjugés à leur encontre étaient un problème plus important que les structures qui produisent la pauvreté » (2011, p. 250). Les membres de Crimethinc. rejettent ainsi la valorisation de la classe ouvrière en tant que sujet révolutionnaire car cela « favorise un déterminisme qui objective les êtres humains et la lutte révolutionnaire tout en esquivant la complexité du réel ». Ils défendent même la classe moyenne contre le mépris ouvriériste : « il n’y a pas de position morale privilégiée dans le capitalisme : il n’y a rien d’éthique à être au bas de la pyramide » (p. 349). Ils affirment ainsi que l’organisation basée sur les classes est « dépassée et démodée » et que « les anticapitalistes cherchent de nouvelles formes de résistance pour remplacer le syndicat et la grève » (p. 97). Cela implique l’inefficacité de ceux qui s’accrochent aux « vieilles » méthodes basées sur le lieu de travail pour contrer le capitalisme. Et, dans une déclaration clairement anti-ouvriériste, ils déclarent que « quiconque veut en revenir au prolétariat une fois que la question de la domination elle-même a été abordée n’est pas un camarade » (2008b, p. 7) :

Nous devons dépasser nos rôles et nos identités actuels, nous réinventer et réinventer nos intérêts à travers le processus de résistance. Nous ne devrions pas fonder notre solidarité sur des attributs ou des positions sociales partagés, mais sur un refus commun de nos rôles dans l’économie. (2011, p. 250)

Cette position « déclassée » est importante (CrimethInc. 2006a, p. 18) et fait écho aux arguments de Joel de Profane Existence, qui assume une position de « traître de classe » (et de « traître de race ») au sein de la scène punk américaine :

Nous sommes les héritiers de l’ordre mondial capitaliste, patriarcal et suprémaciste blanc. Nos parents, notre éducation, notre culture, notre histoire nous ont octroyé une place de choix en tant que défenseurs du capital de la classe dirigeante et de superviseurs de la classe inférieure, et pourtant nous avons le courage moral de rejeter cette place. En tant que punks, nous rejetons les positions de race et de classe dont nous avons hérité parce que nous savons que ce sont des conneries. (1992, cité dans O’Hara 1999, p. 40)

Cela ne correspond ni à la caricature faite par l’ouvriérisme, ni à la position de Class War. Pour CrimethInc. l’endettement « permet aux travailleurs à faibles revenus d’imiter le style de vie des riches, en achetant des maisons, des voitures et des diplômes universitaires. Cela leur donne l’impression d’appartenir à la classe moyenne alors même qu’ils se font plumer par les banques et les sociétés de cartes de crédit », et ainsi « une classe entière ne s’identifie jamais à son rôle ou n’exige pas d’être mieux traitée » (2011, p. 207, p. 242). Ce type d’analyse de classe atypique ne rapproche pas pour autant CrimethInc. de l’anarchisme de lutte des classes – mais ce n’en est pas moins un aspect intéressant de leur approche politique.

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L’intérêt de CrimethInc. pour les classes sociales n’apparaît vraiment que dans les écrits les plus récents et il demeure distinct de l’ouvriérisme. Les moments où leur position sur les classes sociales croise celle de Class War sont fugaces et exceptionnels et cela renforce à ce sujet le contraste entre les deux groupes.

L’anarchisme « mode de vie »

CrimethInc. et ses détracteurs

La réputation de lifestylism de CrimethInc. est fondée sur leur activisme révolutionnaire à la fois individuel et culturel – ils affirment la prééminence de l’intérêt individuel :

Si nous voulons nous transformer, nous devons transformer le monde – mais pour commencer à reconstruire le monde, nous devons nous reconstruire nous-mêmes… Nos appétits, nos attitudes et nos rôles ont tous été façonnés par ce monde qui nous monte contre nous-mêmes et les uns contre les autres. Comment pouvons-nous prendre et partager le contrôle de nos vies (…) alors que nous avons passé ces vies à être conditionnés pour faire le contraire ? (2008a, p. 45)

CrimethInc. affirme que « toute Grande Révolution [...] sera éphémère et dénuée de pertinence sans un changement fondamental dans nos relations » (2008, p. 148) – les philosophies ou les actions révolutionnaires qui ne tiennent pas compte de ce mode de vie sont fondamentalement défectueuses. Cela implique une attention portée à la consommation, en particulier dans le refus de la culture capitaliste bourgeoise. Ce refus s’appelle le « décrochage », défini comme suit : « cesser de faire des achats, réduire ses besoins et trouver d’autres ressources pour nos besoins » (2006a, p. 10). Il ne s’agit pas d’une fin en soi, mais plutôt d’un « point de départ pour la lutte révolutionnaire » (p. 17).

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L’accent mis sur la révolution individuelle en tant que condition préalable au changement social nourrit fortement la caricature du lifestylism et l’animosité de ses adversaires. Les attaques sont explicitement exprimées sous forme de dichotomie « lifestylism » vs. « ouvriérisme » et incluent souvent le punk dans leurs critiques. Un contributeur du site anarkismo.net écrit :

Vos politiques sont bourgeoises à souhait… Crimethinc. remplace… la lutte des classes par une rébellion individualiste adolescente basée sur l’envie immédiate de s’amuser. Le vol à l’étalage, la fouille des poubelles, l’abandon du travail sont présentés comme des moyens révolutionnaires de vivre en dehors du système, mais ne sont rien d’autre qu’un mode de vie parasitaire qui dépend du capitalisme sans offrir de véritable défi… Condescendance, privilège, connerie de la classe moyenne. (W, 2006)

Un article sur libcom.org adopte un ton similaire :

CrimethInc. est une marque spécialisée dans la commercialisation incessante de produits « radicaux » sur leur site web. Derrière tout cela, il y a, comme le montre ce livre [Days of War, Nights of Love], une idéologie rebelle individualiste, égoïste et tâtonnante qui méprise le travail, l’organisation politique et la lutte des classes (…). La vision de CrimethInc. dépasse rarement celle d’un gamin de banlieue se rebellant contre l’autorité. L’application pratique de toute cette théorie révolutionnaire embourbée dans la sous-culture punk et marginale est de former un groupe de musique, baiser dans un parc, devenir vegan… C’est creux et inconsistant. (2011)

W écrit même que les membres du collectif Furious George de CrimethInc. « méritent chacun une balle pour crimes contre l’anarchisme » (2006) – la violence de la critique est indéniable. Les articles de libcom.org et anarkismo.net attaquent CrimethInc. en les accusant d’être des bourgeois individualistes et élitistes de la classe moyenne. Ils se réfèrent explicitement à leur rejet de la lutte des classes et à leur lien avec le punk pour affirmer qu’il s’agit d’une déviation corrompue de l’anarchisme qui détourne l’énergie loin de la vraie activité révolutionnaire. Les termes employés par ces critiques ouvriéristes font écho à ceux utilisés contre le punk.

Class War et ses tendances « mode de vie »

Class War a été précurseur dans la rhétorique « anti-mode de vie » – dix ans avant Social Anarchism or Lifestyle Anarchism : an unbridgeable chasm (1995) de Bookchin, un numéro de Class War contenait un article déplorant que « les groupes de "life-stylers" [soient]… condescendants ou dédaigneux envers les valeurs de la classe ouvrière » (avril 1985). Dans le même ordre d’idées, la déclaration fondatrice de la Class War Federation de 1986 stipule :

Il est temps pour les anarchistes de Class War et tous ceux qui sont d’accord avec la lutte des classes de s’éloigner du ghetto des marginaux, des drogues et des postures hippies. Il n’y aura pas de place pour l’anarchisme dans la classe ouvrière tant qu’il n’aura pas mieux à offrir que des festivals gratuits et des fanzines politiques. (c. août 1986, n.p.)

Le numéro 73 de Class War écrit que « Class War a vu le jour dans le but de mettre des bâtons dans les roues de l’anarcho-pacifisme et de la politique du mode de vie » (1997, p. 8). Le lifestylism est décrit comme un romantisme de la pauvreté et l’abandon scolaire est particulièrement attaqué : « ce comportement étrange s’accompagne généralement de la consommation de drogues dures et d’un individualisme de droite caché derrière l’étiquette d’"anarchisme" » (Class War Federation 1992, p. 80). Ainsi, pour Class War, le lifestylism est si contradictoire avec l’anarchisme qu’il en devient de droite tandis que le mépris pour le style de vie « hippie » s’accompagne de mépris à l’égard de la classe moyenne : « un vagabond hippie aux pieds nus issu de la classe moyenne, même chômeur, fait toujours partie de la classe moyenne » (p. 78-79).

Cette rhétorique anti-lifestylist annonce les critiques formulées contre CrimethInc., mais on trouve tout de même chez Class War des traces de l’orientation individualiste et culturelle de CrimethInc. Par exemple, dans Unfinished Business :

Fondamentalement, il s’agit d’introduire la politique dans tous les domaines de la vie des gens… Les capitalistes envahissent tous les domaines de notre vie, et la classe ouvrière doit récupérer tous les aspects de sa vie… Ce développement devient le fondement et l’énergie de tout mouvement révolutionnaire. (1992, p. 101)

L’accent est clairement mis sur l’« individualisme révolutionnaire », au point de le décrire comme le fondement de la révolution. Class War semble adopter des positions inconciliables en rejetant et en embrassant simultanément l’anarchisme « mode de vie ». Cependant, plutôt que d’y voir de l’hypocrisie, cela prouve que la définition du lifestylism pose problème. Ils y associent une esthétique sous-culturelle très spécifique et la rejettent sous ce prétexte, tout en argumentant en faveur d’approches politiques typiques du lifestylism – ce qui est exactement ce que Bookchin fait dans sa propre diatribe à ce propos (Davis 2010).

Class War déploie donc une rhétorique anti-lifestylist tout en mettant l’accent sur l’individualisme révolutionnaire et l’activisme culturel, en les formulant en termes d’identité et de culture de la classe ouvrière (pas nécessairement en termes de classisme). Même si la perspective de classe les distingue de CrimethInc., ils défendent les mêmes mécanismes révolutionnaires. Ce n’est pas de l’hypocrisie mais cela montre que la caricature de l’anarchisme « mode de vie » est sans fondement – et c’est d’autant plus évident à la lumière de la rhétorique de Class War, groupe anti-lifestylist pourtant issu du punk.

Conclusion

Class War et CrimethInc. sont identifiés comme des « anarchistes punks » en raison de leurs racines dans la scène punk, de leur implication dans la production culturelle punk, de leur esthétique punk et de membres punks. Mais ils n’en ont pas moins des orientations très distinctes – ils partagent une attitude iconoclaste à l’égard de la « vieille garde » du mouvement anarchiste, mais divergent à propos de la classe et du lifestylism. À première vue, cette divergence a pour effet d’affaiblir les critiques qui dénoncent l’« anarchisme punk » comme étant lifestylist, ce que confirme la rhétorique de Class War. Cependant, en y regardant de plus près, on constate que ce groupe partage l’accent mis par CrimethInc. sur l’individualisme révolutionnaire et l’activisme culturel – et ce sont là des principes clés du courant « mode de vie ». Cela ne signifie pas que Class War est composé de lifestylists refoulés, ou que le lifestylism est au cœur de l’anarchisme punk – mais cela souligne plutôt la vacuité fondamentale de la dichotomie « lifestylism » vs. « ouvriérisme ». Les caricatures mutuelles entre les deux se désintègrent simplement à l’examen.

Références

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Quatre d’entre elles Ecopunk. Not dead et toujours vert ?