Le mouvement punk

Le mouvement punk
(ou du moins ce que j’en connais)

Alain Thévenet

Quelques souvenirs : sur Lyon d’abord.

Haine Brigade… Virginie Despentes (avant qu’elle ne devienne un écrivain célèbre)… Carte de séjour…

Une fête libertaire sur une colline de la périphérie lyonnaise, sans doute à Saint-Just, au début des années 1980. Beaucoup de monde ; des discussions, des danses. Mais aussi des menaces d’attaques de groupes d’extrême droite et de la police. Mais tout finit dans la joie et l’amitié. C’était il y a très longtemps !

Le groupe Haine Brigade a été fondé en banlieue lyonnaise vers 1981, en même temps que Carte de séjour, des rebeus de banlieue qui se sont installés par la suite sur les pentes de la Croix-Rousse. Extrait d’un entretien avec Haine Brigade :

Est-ce que, pour vous, l’anarchie représente la même chose que pour nous, bien que chacun se réclame d’un anarchisme différent ? Ce qui est intéressant, c’est la démarche qu’on peut faire à 15-16 ans, quand on est jeune : pourquoi passer par les Punks ?

F : On est Punks, ça vient comme ça. On ne s’est pas dit au départ : « on va faire ça en étant Punk ». On s’est dit : « on est Punk, on fait ça ». De toute façon, la vie de maintenant est faite de telle manière qu’on est obligé de s’accrocher à quelque chose. Même nous, on refuse l’ordre établi ; on ne refuse pas que l’État, on refuse aussi les pensées des gens, leurs habitudes. Mais on ne peut pas s’adresser à tout le monde en même temps. En prenant d’abord une minorité, on va la faire grossir petit à petit, en ramenant d’autres gens qui vont penser comme nous.

G : Si on se cantonne avec des gens qui pensent comme nous et qui veulent faire de la même façon que nous, c’est fini. C’est pour ça qu’on ne veut pas jouer que du Punk et que pour les Punks. (IRL, février 1982)

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Beaucoup de jeunes s’intéressent à ce mouvement punk. Mon fils cadet, 15 ans en 1991, avait envisagé, avec des copains du quartier de créer un groupe qui se serait appelé « Les nuls à chier ». Ce projet n’a pas vu le jour !

Il existe encore à Lyon, généralement sur les pentes de la Croix-Rousse, des lieux qui se disent « punk ». Ce sont surtout de lieux conviviaux. Mais ce sont peut-être des punks qui faisaient de la musique, un peu à distance du rassemblement de soutien aux mineurs non accompagnés de la ville.

Allez, et au-delà de Lyon, il y eut cette rencontre internationale à Venise en 1984. Je reprends quelques-unes des notes que j’avais prises et notées dans le numéro 57 d’Informations et réflexions libertaires : « Campo Santa Margherita… Un lieu convivial […] Une place où se sont croisées quelque 4 à 5 mille personnes, du vieux anar traditionnel au jeune punk, dans une atmosphère de tolérance incroyable. » J’ajouterai que je garde le souvenir très vivant d’un concert punk, où chacun pouvait danser, y compris moi, qui ne l’avais jamais fait jusque-là ! Et au-delà, une atmosphère de rencontres qui au-delà des conflits a permis de maintenir le respect collectif.

Les « Black blocs »

Ça s’aggrave ? Ou ça change de registre… Ils nous ont précédés lors de toutes les manifestations contre la réforme des retraites, cette année. Ils aiment bien casser des vitrines, notamment celles des banques ou des boîtes d’intérim. Ils faisaient de la musique aussi, de concerts de casseroles. Ils se défendaient des attaques des flics en leur lançant différents objets, au hasard de ce qu’ils trouvaient. Ils ne les ont jamais directement attaqués.

Et je les ai vus un jour, à l’issue d’une manifestation, sur les quais du Rhône, alors que les flics leur barraient le chemin qui aurait pu leur permettre de rejoindre la Presqu’île, auprès d’une camionnette syndicale, chanter et danser en face des flics masqués et armés. On peut en déduire, je pense, qu’ils aiment la vie et qu’ils souhaitent le prouver à leur manière. Et les autres, les « racailles » ?

« Il faut bien que jeunesse se passe… » Vous l’avez trépassée.

Je pense à plusieurs événements qui se sont passés dans la métropole lyonnaise. Les « Dalton » par exemple, issus du quartier de Mermoz, qui circulaient dans d’autres quartiers et s’amusaient beaucoup en déjouant les flics pour occuper des logements vides. Un peu dans la lignée des punks peut-être. Ils ont peu à peu disparu, sans qu’il y ait eu de contact formel avec les anarchistes en titre. Anarchistes sans le savoir… Mais l’anarchie n’appartient pas aux anarchistes en titre.

Et puis d’autres quartiers. Les Minguettes, par exemple, à Vénissieux. L’un des lieux d’où partit en 1983 « la marche des beurs », soutenue par un curé sympa, le père Delorme, et des copains anarchistes. Qu’en est-il aujourd’hui ? C’est un quartier « difficile », dit-on, comme d’autres, sans plus, mais qui n’est pas que cela. Avec des fois des écarts, des voitures brûlées par exemple, ou vers la mi-juin de cette année, l’attaque de transformateurs longeant la ligne de métro. Comme s’il s’agissait d’un jeu avec la mort.

Et les anarchistes ? En tant que collectif, ils n’y sont pas. Individuellement j’y suis monté souvent lors de manifestations ponctuelles ou de promenades au cours desquelles j’ai parlé d’autogestion. « C’est comme ça qu’il faut faire », m’a-t-on répondu. Une autre fois, il y a une dizaine d’années, c’était à la suite d’un « accident » qui s’était produit tout près de chez moi. Un jeune père de famille, pour fêter la naissance de son enfant, avait invité un jeune cousin habitant un autre quartier et le ramenait chez lui en scooter. Une voiture de flics les a poursuivis et poussés ; le jeune père est mort. Il y avait encore des traces de sang sur la chaussée… C’est pour réclamer justice que j’étais monté à un rassemblement aux Minguettes. Il n’y a jamais eu de justice…

Mais il y a quelques années, lorsque je m’étonnais qu’aucune manifestation n’y montait, on m’a répondu : « Ils ne savent pas ce que c’est l’anarchie. » Réponse stupide, puisque, si c’était vrai, il aurait été justement utile de le leur montrer !

Et si, comme nous tous, ils avaient besoin de reconnaissance, voire d’amour ou de « consolation » ? « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », écrivait Stig Dagerman, qui s’y connaissait en la matière. Il s’y connaissait aussi dans la vie des enfants des paysans pauvres de son enfance :

On n’est pas comme les autres enfants, c’est dans l’ordre des choses […] il n’y a qu’un seul jeu et c’est ce jeu qui nous permet de tout supporter sans pleurer. On joue à être des grands et comme ça on oublie qu’on est contraint de l’être1

Peut-être cela a-t-il à voir avec certains enfants pauvres des cités, en particulier ceux qui échouent à l’école et pour qui la seule possibilité de quitter l’adolescence n’est pas le bac qu’ils n’auront jamais, mais la « garde à vue » : passer une nuit dans un commissariat, même si cela n’a pas de suite, ça vous pose en homme.

Dans ce que j’éprouve, mais peut-être est-ce personnel, il y a dans toute cette trame une évolution que je dirais négative. On est passé d’une période où c’étaient le plaisir et l’amitié qui dominaient, et de loin, à une période où c’est la crainte de l’autre qui l’emporte et en particulier le racisme, la haine, parfois la rage des jeunes, comme on l’a vu avec les manifs qui ont suivi la mort de Nahel en juillet 2023 – il avait 17 ans, c’était la quinzième personne butée par la police en un an pour un simple « refus d’obtempérer », donc dans des circonstances analogues à celles qui ont entouré la mort de Nahel, et impunément dans la plupart des cas. Pour être sincère, il faut bien reconnaître que certains en ont profité pour piller un peu tout, mais quand même, j’ai pu voir de nombreux tags « Justice pour Nahel ». On sait hélas que ce n’est pas la première fois que ça se produit : des jeunes tués sur le parking de Carrefour, au prétexte qu’ils avaient volé la voiture sur laquelle ils circulaient. Puis ces contrôles fréquents, sans raison particulière de jeunes au teint un peu foncé. Alors la « lutte des classes » ? Je ne sais pas où la situer ni comment y participer…

Ne reste-t-il que le besoin de consolation, dont parlait Dagermann ? J’y répondrai par l’amour, pour tous : les jeunes voyous et même les flics lorsqu’ils sont tout nus, sans arme et sans uniforme, et qu’ils sont donc des humains…

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Alain Thévenet


  1. Stig Dagerman, Le froid de la Saint Jean, Maurice Nadeau, 1988, p. 13. 

Fédérer les marges : l’expérience de Bérurier Noir Fragments contre-culturels