Katharina Wiedlack
Dès son émergence, le punk rock a été indissociable d’une puissante critique sociale qui a sans doute toujours été proche de l’anarchisme politique. Lorsque les Sex Pistols appelaient à l’anarchie au Royaume-Uni, beaucoup percevaient leur musique comme un cri de guerre qui devait mener à un changement radical du système sociopolitique. Et lorsque les punks queer-féministes ont commencé à créer leur mouvement au milieu des années 1980, c’est cette dimension anarchiste du punk qu’iels ont voulu s’approprier contre l’homophobie, la stigmatisation des personnes atteintes du VIH/SIDA, le sexisme et le racisme.
Dans le zine punk Anarcho Homocore Night Club publié vers 1992, l’auteur queer-féministe Robynski, basé à Toronto, explique en quoi punk et anarchisme vont de pair. Il1 affirme qu’aux yeux du public la performance musicale, les paroles et l’attitude des Sex Pistols « incarnaient parfaitement ce qu’étaient censés être les anarchistes pour la plupart des gens des sociétés occidentales » (p. 11), c’est-à-dire chaotiques, destructeurs et négatifs. Bien que de nombreux anarchistes de l’époque aient rejeté l’idée que les Sex Pistols aient adhéré à une politique anarchiste – Robynski en est bien conscient –, il voit un « lien culturel » fort entre leur punk et l’anarchisme. Ce lien symbolise la négativité aux yeux de la société dominante. En effet les conservateurs, les journaux grand public, les commentateurs et les politiciens ont souvent utilisé l’anarchisme de façon péjorative au moment de la sortie de la chanson des Sex Pistols en 1976, et ils continuent à utiliser le terme de la même façon aujourd’hui (Squibb, p. 175).
Robynski souligne que les significations symboliques du punk et de l’anarchisme constituent une menace pour « l’establishment » (p. 11) – les normes culturelles, les structures sociales et les institutions politiques – et établit un lien plus profond avec la signification symbolique du style queer : « mettre des bottes de l’armée, porter des blousons de cuir, une tenue noire, être grossier·e, impoli·e, obscène et tatoué·e, avoir les dents cassées, des piercings, être mal embouché·e, pauvre, sale, en haillons, les cheveux hirsutes et emmêlés, mettre des épingles à nourrice, être antisocial·e, nihiliste et violent·e, tout cela fait que le punk a presque toutes les caractéristiques de l’anarchiste stéréotypé – seule manque la bombe proverbiale. Ajoutez à cela le maquillage et l’androgynie et vous obtenez l’image stéréotypée de la personne queer (comme peut en témoigner douloureusement tout punk qui a été agressé) ».

De façon typique pour un punk queer-féministe, plutôt que d’affirmer la sexualité queer en termes d’amour romantique gay, Robynski présente la signification symbolique de la queerness2 et de la sexualité queer comme dérangeante et socialement abjecte. Cet aspect l’amène à dialoguer avec la théorie queer académique qui participe de ce que l’on appelle le tournant anti-social. Cette théorie queer antisociale est fondée sur des concepts psychanalytiques – principalement lacaniens – de la sexualité et elle considère le sexe comme anti-communicatif, destructeur et anti-identitaire.
L'un des théoriciens les plus influents de cette évolution de la théorie queer est Lee Edelman avec son livre No Future : Queer Theory and the Death Drive. Cet ouvrage part du principe que la sexualité, dans notre ordre symbolique, exprime la subversion du moi dans sa capacité de contrôle, de totalité et d’autonomie. En d'autres termes, la sexualité et les actes sexuels subvertissent le processus de construction continuelle de l'identité et la possibilité d’une action autonome. Pour intégrer avec succès la sexualité dans l'illusion d'un moi autonome, il faut la rattacher à l'objectif de reproduction. Par conséquent, dans cette logique, la queerness ne peut signifier que le contraire de la création et de la reproduction, autrement dit « le lieu de la pulsion de mort de l'ordre social » (p. 3).
Robynski se réfère à cette fonction négative de la queerness dans l’ordre symbolique, décrite avec acuité par Edelman, et à la violence qu’elle peut engendrer. Il considère que cette signification culturelle de la négativité antisociale est mise en avant dans les paroles du punk queer-féministe et divers types de publications, comme dans l'article fondateur de Maximum Rocknroll « Don't Be Gay : Or How I Learned to Stop Worrying and Fuck Punk up the Ass » de G.B. Jones et Bruce LaBruce. À l'instar de Jones, LaBruce et de beaucoup d’autres punks queer-féministes, Robynski considère que le sens négatif ou antisocial de la queerness est représentatif de la situation culturelle des personnes identifiées comme telles. Ce faisant, il se réfère explicitement aux potentialités que recèle, pour le punk rock queer-féministe, la notion lacanienne de jouissance en tant que « plaisir douloureux de s’affranchir d’une loi [culturelle] dans laquelle nous étions impliqués, […] jouissance d'un désir […] qui est la cause et la conséquence du refus d'être discipliné » (Povinelli, p. 288). Par contre, contrairement à Lee Edelman, il considère – en accord avec Judith Jack Halberstam (« The Anti-Social ») – que la négativité queer est étroitement liée à la signification négative du punk. Robynski décrit ainsi la queerness, ainsi que la négativité structurelle du punk, comme un rejet de ce qu’Edelman appelle le « futurisme »3. En d'autres termes, les punks queer-féministes considèrent la queerness et le punk comme des forces négatives et comme une pulsion de jouissance qui a le potentiel, si elle est embrassée, de rejeter, de subvertir et finalement en termes lacaniens de détruire « la Loi, […] les principes fondamentaux qui sous-tendent toutes les relations sociales » (Evans, p. 98). En outre, Robynski comprend les performances punk queer-féministes et les significations qu’elles produisent comme une forme d’activisme politique capable de contrer les idéologies et les pressions sociales et de résister au futurisme. Mais Edelman rejette pour sa part le punk, assimilé à un « pugilisme punk », à une « posture de négativité » ou à une « négativité permanente qui réduit l'antagonisme politique au simple refus de positions politiques particulières » (« Antagonism », p. 822). Or l'article de Robynski prouve que les punks queer-féministes investissent le punk et la queerness en tant que négativité symbolique à un niveau bien plus large qu’une simple posture d’opposition politique.
Fait intéressant, Robynski voit le même potentiel dans la notion d’anarchisme (p. 11-12). On l’a vu, il analyse les termes « queer », « anarchisme » et « punk » sur le plan symbolique. De plus, il aborde l’anarchisme en tant que concept politique et suggère qu’il s’agit d’une stratégie utile à l’activisme punk queer-féministe. Il fait passer le militantisme queer-féministe de la subversion de « la Loi » comprise en termes de significations et de relations sociales, à la subversion des lois étatiques et des autres instruments politiques de realpolitik de régulation et de normalisation. Contrairement là encore à Edelman, Robynski ne considère pas que le punk, l’anarchisme et la queerness constituent sur le plan de la réalité politique « les germes d’un renouveau potentiel » des structures hétéronormatives ou d’une réaffirmation de l’idéologie du futurisme. Robynski ne dessine pas les contours d’un futur définitif qu’il voudrait réaliser avec son punk anarcho-queer. Comme l’écrit Judith Butler dans On Anarchism, « il ne s’agit pas de réaliser l’anarchisme en tant qu’État ou en tant que forme finale pour l’organisation politique de la société » (p. 93). Au contraire, « c’est un effet désorganisant qui prend le pouvoir, exerce le pouvoir, dans des conditions où la violence étatique et la violence légale sont profondément liées. En ce sens, l’anarchisme a toujours un objet et une condition provisoires, ce n’est pas un mode de vie ni une "fin" en soi ».
Robynski met l’accent sur les qualités destructrices de la queerness, du punk et de l’anarchie. Plutôt que d’envisager un avenir concret, ses références queer-féministes à l’anarchisme décrivent le processus de subversion ou de déconstruction des relations et des significations du pouvoir social. Néanmoins, comme Halberstam (« The Anti-Social » ; The Queer Art) et José Muñoz (Cruising), il ne rejette pas toute forme de futurisme. Citant la phrase de Bakounine : « la passion de la destruction est en mêmetemps une passion créatrice » (p. 13), il suggère qu’une politique de la négativité pourrait avoir une valeur supplémentaire. Une telle valeur, comme le pensent Halberstam (The Queer Art) et Povinelli (« The Part »), pourrait être la formation de relations sociales différentes. En d’autres termes, l’apport du punk queer-féministe réside dans les nouvelles significations et dans les liens sociaux qui se créent à mi-chemin entre le rejet du futur et de la société telle qu’elle est aujourd’hui, et la réalisation ou la création d’un avenir différent par la politique punk anarcho-queer. En conséquence, la négativité du punk queer-féministe peut être considérée comme politiquement productive dans la mesure où elle déconstruit potentiellement l’hétéronormativité et d’autres systèmes d’oppression, tout en établissant une sphère sociale queer qui diffère de l’hétéronormativité, du racisme, du classisme et du validisme dans leurs significations et leurs structures de pouvoir.
Robynski fonde son analyse des relations entre punk, queer et anarchisme sur une relecture du Catéchisme du révolutionnaire qu’il attribue à Bakounine4. Il argumente à partir de la relation amoureuse entre celui-ci et l’extrémiste Sergueï Netchaïev (p. 16-18). Il soutient que la menace qu’ils ont fait peser sur la société s’est reflétée dans leur relation illégitime, ce qui renforce l’idée que la queerness et l’anarchisme, par leur rapport mutuel, constituent tous deux des menaces contre l’hégémonie. Selon Robynski, « la construction du terroriste » en tant que menace sur les ordres hégémoniques « repose sur une conception de la perversité sexuelle (hétérosexualité ratée, conceptions occidentales de la psyché et une certaine monstruosité queer) ». Jasbir Puar et Amit Rai montrent ainsi, dans leur analyse des discours des médias et de la culture populaire aux États-Unis après l'attaque du World Trade Center le 11 septembre 2001, que le symbole du terroriste est toujours construit comme sexuellement et racialement autre. La « normalisation » de cet « autre » qui est à la fois culturel, racial et sexuel, passe alors par son inscription dans des registres de significations où sont réaffirmés les systèmes d'oppression établis tels que le « patriotisme hétérosexuel agressif » (« Monster, Terrorist, Fag »).
S’appuyant sur le Catéchisme du révolutionnaire, Robynski soutient que les punks queer-féministes devraient construire des alliances avec toutes les minorités raciales et sexuelles opprimées, « les fous, les prisonniers, les gens de la rue, les squatters, les travailleurs du sexe, les "hors-la-loi" et les éléments antisociaux, la prétendue classe criminelle » ainsi qu’avec « la sous-classe de la classe ouvrière, composée de celles et ceux qui ne "produisent" rien […], les chômeurs et les travailleurs sans emploi, non qualifiés et pauvres, les propriétaires paysans pauvres, sans terre […] » (p. 24). Ces nouvelles alliances peuvent être construites à condition que les punks queer-féministes réfléchissent à leurs propres privilèges et admettent leur intrication dans les structures de pouvoir hégémoniques. Robynski insiste sur le fait qu'iels doivent analyser cette intrication avec l’oppression pour réussir à déconstruire les hégémonies existantes. Les punks queer-féministes doivent considérer leur propre position comme une « position de facilitation » et non comme une position dirigeante, ce qui les inscrit dans une perspective anarchiste. Une telle approche suppose qu’iels soutiennent leur communauté au sens large en prenant en compte ses besoins et de ses souhaits, plutôt que de s’en tenir à une position de compassion bienveillante. Les projets punks queer-féministes font souvent preuve d'un tel militantisme facilitateur. On peut citer les Girls Rock Camps organisés dans tous les États-Unis, qui encouragent les jeunes filles et les femmes à faire de la musique, ou le projet Home Alive à Seattle, qui enseigne aux femmes et aux queers des techniques d'autodéfense. En outre, des festivals comme Ladyfest et Queeruption peuvent être considérés comme des projets facilitateurs, car ils offrent aux musiciennes et aux amateurs de musique une plateforme pour leur activisme.
Mais pour soutenir les projets anarchistes, explique Robynski, les punks queer-féministes doivent ainsi résister à la récupération de leur mouvement par leurs oppresseurs.
Pour lui, le déclin de l’anarchisme remonte à Kropotkine, qui aurait défini l’anarchie comme signifiant « sans autorité », perdant ainsi (du point de vue de Robynski) le sens originel de « chaos et de désordre » (p. 29). Cela impliquerait que les anarchistes auraient commencé à s’intégrer à l'ordre symbolique existant et qu’ils auraient ainsi perdu le potentiel radical de leur militantisme. Depuis lors, « l'anarchie est devenue le domaine presque exclusif des revues et des maisons d'édition et donc le centre d'intérêt des intellectuels de la petite bourgeoisie, [un] ingrédient qui pimente tous les dîners en ville de l’Amerikka ». Robynski ajoute que « le chaos et le désordre sont pourtant précisément ce que Bakounine voulait décrire en utilisant ce mot », et c’est ce sens qu’il devrait conserver pour échapper à un système qui se perpétue constamment en les conjurant. Ce même mécanisme souligné par Robynski dans l'histoire de l'anarchisme peut être observé dans la culture gay. Une fois que les queers ont commencé à viser l'intégration sociale, la queerness s’est structurellement intégrée dans l’ordre juridique et est devenu (au moins partiellement) socialement acceptable.
Ainsi, « l'époque où les pervers étaient des pervers – les plus détestés des détestés, la lie de la lie – est révolue. Aujourd'hui, les queers sont des citoyens honnêtes et moraux (…) » (p. 30). Robynski affirme que l'intégration dans l’ordre hégémonique des hommes blancs queers, et dans une moindre mesure des lesbiennes blanches, a non seulement déradicalisé le potentiel du terme queer, mais a également déplacé la frontière de l’inacceptabilité sociale vers d’autres groupes. Il décrit les victimes de la normalisation queer dans le passage suivant :
Le coût de l'intégration a été supporté par celles et ceux qui sont encore des pervers, le lumpenprolétariat queer : les travailleurs du sexe, les drag queens, les adeptes du SM, les fétichistes du cuir et autres, les fist-fuckers et les boy-lovers. Comme pour l'anarchisme, une dichotomie a été créée, séparant les "bonnes" personnes queers des "mauvaises", ces dernières s’attirant toutes les foudres parce qu'elles menacent les valeurs morales de l'establishment et font obstacle à l'intégration. Le fait même que le Punk, l'Anarchie et les Queers puissent être intégrés montre que le Capitalisme a la capacité presque illimitée à s'adapter aux exigences de toute situation donnée.
Comme beaucoup d'autres punks queer-féministes, Robynski souligne la complicité de la culture gay avec le capitalisme et montre les pièges de la politique gay contemporaine. Aujourd'hui, les gays libéraux « se mettent invariablement au service de l'État, en soutenant les efforts anti-immigration et en défendant des formes de nationalisme ou d'eurocentrisme ouvertement excluantes et racistes. De même, comme l'a récemment souligné Judith Butler (« On Anarchism », p. 94) en référence à la politique nationale d'Israël, les gays se lient d'amitié avec l'État, sont même recrutés par lui et contribuent à soutenir sa violence contre d'autres minorités ». Comme Robynski, et tant d'autres punks queer-féministes, Butler voit dans l'anarchisme queer une contre-politique adéquate. Bien qu’elle ne soit pas nécessairement d'accord sur le fait que l’anarchisme punk queer-féministe efficace devrait être « intellectuellement irrespectueux, immoral […] et anti-bourgeois, nihiliste et passionné », elle partagerait certainement le point de vue de Robynski selon lequel il devrait être « antilibéral » et « sans foi ni loi » (p.30). La seule façon de résister à l’intégration et à la cooptation dans le capitalisme, conclut-il, est de s'approprier le stéréotype, qui est une façon pour l'establishment de dépeindre ce qui le menace le plus – l'anarchisme queer punk antisocial.
Fait important, Robynski souligne l’intersectionnalité entre domination de classe, binarité de genre, racisation, validisme et oppression culturelle et économique. Comme lui, de nombreux punks queer-féministes affirment qu'il est nécessaire de mettre l’accent sur les systèmes économiques pour résister aux structures de pouvoir oppressives. Iels considèrent l'oppression économique comme un problème à multiples facettes. Ainsi, en s'attaquant à l'exploitation économique, iels identifient et dénoncent les catégories liées à la couleur, à la racisation, à la sexualité et au genre, plus que la seule catégorie de classe. De fait, les punks queer-féministes abordent la catégorie de classe et ses intersections avec la sexualité, le genre et la racisation.

Un exemple de l'accent mis sur la classe est l’interprétation de la chanson Class War par Alicia Armendariz Velasquez chez Amoeba Records à Berkeley le 12 janvier 2012. Armendariz, plus connue sous le nom d'Alice Bag, ancienne chanteuse des Bags et de Cholita, joue à cette occasion avec le musicien queercore et membre du groupe Limp Wrist Martin Sorrondeguy. Ils interprètent Class War en soutien aux mouvements Occupy aux États-Unis durant l'hiver 2011-2012.
La chanson, écrite à l'origine par les Dils, appelle à une guerre « entre les riches et les pauvres », « une lutte des classes / à New York et à Los Angeles », où « les hôtels de ville s'écroulent ». Ces paroles s'inscrivent parfaitement dans le contexte historique de l’époque. Le mouvement Occupy Wall Street ainsi que les occupations de Los Angeles, Berkeley, Oakland et San Francisco étaient des mouvements des « 99 % » d'Américains en difficulté économique contre les « 1 % » (les riches), du moins si l'on en croit leurs chants et leurs déclarations lors des rassemblements, dans leurs publications et en ligne.
Interprétée par Armendariz, Class War fait fortement référence aux 99 %. Cependant, les paroles de la chanson vont plus loin dans la définition du sujet révolutionnaire de la lutte des classes, avec des références allant des questions économiques à l'idéologie raciale et à la violence d'État (à l'étranger). Le strophe « si on me dit de tuer / un Cubain ou un Africain / il y aura une lutte de classes / ici même en Amérique » est une critique directe du capitalisme et de la politique étrangère américaine. « La lutte des classes sera / la dernière guerre / Je ne parle pas d'une guerre raciale » appelle à une prise de conscience du lien entre le capitalisme, l'hégémonie blanche aux États-Unis et à l'étranger, et l'oppression raciale. Ces lignes suggèrent que la racisation et la lutte économique sont étroitement liées aux États-Unis. Elles impliquent que la racisation et plus généralement le fait de désigner comme radicalement autres certaines parties de la population constituent la base idéologique de la perpétuation de l'hégémonie sociale, politique et économique des Blancs dans le système capitaliste, comme le soulignent des chercheurs tels que Stuart Hall et Cornel West. En signifiant que l'autre racisé est une personne inférieure, comme on l’a fait pour les esclaves (West, p. 90), les Amérindiens et, plus récemment, les immigrés mexicains illégaux (Hall, p. 45-46), on a légitimé la création d'une main-d'œuvre bon marché dont le capitalisme a besoin pour augmenter constamment ses profits (p. 61).
Présenter la main-d’œuvre bon marché comme radicalement autre permet non seulement de justifier son exploitation, mais aussi de déplacer l'attention du niveau économique vers le niveau social et biologique. En d'autres termes, la lutte pour les ressources au sein de la population, en particulier dans les périodes économiquement difficiles, peut être qualifiée d’une manière injustifiée de « révolte raciale » si le travailleur le plus impliqué dans la lutte est avant tout identifié sur un plan racial avant de l’être par sa classe d’appartenance. En même temps, la croyance que le capitalisme est aveugle à la couleur crée un système de classe où la pauvreté et la lutte économique sont un signe de paresse plutôt qu'un phénomène structurellement créé. Ainsi, si la population la plus pauvre est racisée, il s'ensuit qu’elle est décrite comme paresseuse et cela va s’étendre à toute altérité racisée. Les discours capitalistes détournent donc l'attention des défaillances du système capitaliste vers celles et ceux qui ont des difficultés à s’intégrer dans ce système. Dans le cas des luttes ouvrières, cela conduit à accuser l'autre racisé de « voler » les emplois des hommes blancs de la classe ouvrière, plutôt que d'accuser le système lui-même.
La pertinence du lien entre la classe, la racisation et le système capitaliste, illustrée ici par Armendariz et les paroles des Dils, ne réside pas dans l'auto-identification des artistes en tant que membres de la classe ouvrière ou d’un groupe racisé, mais dans la prise de conscience de l'intersectionnalité des catégories d'oppression. En outre, cela souligne la nécessité d'alliances entre différents mouvements et discours en vue d’un renforcement mutuel de la lutte contre l'oppression. L'appel aux alliances est illustré par la collaboration entre Armendariz et Martin Sorrondeguy. Alors qu'Armendariz incarne la scène punk rock de Los Angeles ainsi que le féminisme chicana contemporain, Sorrondeguy incarne aux yeux du public la politique punk latina et le mouvement queercore.
L'intersectionnalité des oppressions et l'appel aux alliances sont également au cœur des préoccupations du groupe punk queer-féministe Agatha, basé à Seattle. Agatha remet en cause la pertinence de la rhétorique de la « lutte des classes » ainsi que le concept de classe ouvrière pour les militants de gauche à Seattle. Dans leur chanson Poverty vs. Pride, les membres d’Agatha demandent à leur communauté : « Faut-il se battre pour cette lutte de classe ? / Ou faut-il se battre pour en finir avec la lutte des classes ? »
Dans le livret du LP, la chanteuse Kaelen, commentant les paroles de la chanson, raconte qu'elle a vu une pancarte portant le slogan « no war but class war » lors d'une marche anti-flics. Elle exprime sa colère face à ce message et explique que la raison pour laquelle elle s'est sentie aliénée est l'aspect unidimensionnel du slogan. Elle explique également qu'une telle approche unidimensionnelle de la pauvreté est typique de la communauté politique de gauche dans laquelle elle est impliquée.
Kaelen affirme que cette approche de la pauvreté néglige ou ignore souvent les structures de pouvoir oppressives parmi les pauvres, ainsi que le lien entre les structures sociales oppressives et la pauvreté. Les différences entre les opprimés s'effacent et les structures de pouvoir blanches, masculines et hétéronormatives ne sont pas abordées dans les milieux contestataires. Se référant à sa propre éducation dans un milieu ouvrier pauvre et bi-racial, Kaelen affirme que le racisme et les politiques en faveur de la classe ouvrière ne sont pas contradictoires : « Pendant mon enfance, on m'a appris à être fière de mes origines et à avoir honte en même temps ». Elle ajoute :
On m'a apprise à être fière de l'histoire de ma famille blanche et ouvrière et à avoir honte de celle de ma famille chicano et paysanne. De ne pas faire confiance aux riches […] mais d'être une républicaine pure et dure. Il était normal d'être triste que ma mère soit de plus en plus malade et qu'elle n'ait que peu ou pas accès aux soins, mais pas de relier son manque de soins et sa santé générale à un monde plus large qui est raciste, classiste, validiste et homophobe. […] Il y a déjà une lutte des classes, il n'est pas nécessaire d'en souhaiter une. Je voudrais plutôt souhaiter la fin de la lutte des classes. Et la fin de cette lutte serait irrévocablement liée à la fin du validisme, du racisme, de l'homophobie, de la transphobie, de la police des frontières (quelle qu'elle soit) et de toutes les autres oppressions.
En plus de cette analyse des oppressions, Kaelen réfléchit au méta-niveau ou à l'idéologie qui sous-tendent la politique de la classe ouvrière aux États-Unis. Elle souligne ainsi les structures patriarcales et la misogynie de la rhétorique et des concepts de la classe ouvrière socialiste. Elle montre que la plupart des politiques de la classe ouvrière adoptent une logique capitaliste et n'aspirent pas à l'égalité de tous aux États-Unis. Enfin, elle établit un lien entre les idéologies conservatrices de classe et les pratiques contre-culturelles, en soutenant que la rhétorique de la lutte des classes aux États-Unis rétablit paradoxalement une logique néolibérale et l'exploitation économique parce qu'elle est fondée sur l'individu et sur la réussite individuelle.
En établissant un lien entre la rhétorique de l'appel à la lutte des classes à d'autres expressions qu'elle a rencontrées lors de manifestations et rassemblements récents, sous la forme d’un « tout ou rien » ou « aucune autre cause que la mienne », elle identifie l'objectif politique de la gauche états-unienne – la liberté individuelle – comme le principal problème. En se référant à l'histoire de sa famille, Kaelen montre que ce même objectif de liberté individuelle est l'objectif principal des politiques conservatrices et néolibérales ultra-capitalistes. En outre, elle affirme que les politiques libérales, et même celles de gauche, finissent par rétablir des structures hétéronormatives, validistes et racistes parce qu'elles se concentrent sur la liberté individuelle, qui est la base du fonctionnement du capitalisme. Ce même capitalisme est d'autre part dépendant de l'aliénation des groupes exploitables pour maintenir sa croissance. Selon Kaelen, les mouvements de résistance punk queer-féministes ne peuvent pas être axés sur la liberté individuelle, mais doivent être centrés sur la collectivité ou la communauté.
Au lieu de se concentrer sur l'individu et sur une catégorie d'oppression, la critique doit porter sur les structures sociales, les hégémonies et leur lien avec les questions économiques. En d'autres termes, Kaelen demande que l'on remette en question l'idéologie qui sous-tend chaque interaction sociale et chaque forme sociale, culturelle et politique de discipline et de régulation, y compris l'État. Kaelen et son groupe punk queer-féministe Agatha se distancient de l'idéologie de la classe ouvrière américaine et des formes de politique qui se concentrent uniquement sur la liberté individuelle (par exemple le libéralisme gay). Iels sont d'accord avec Butler pour dire que le libéralisme gay « s'imagine qu'il défend les droits des individus, mais ne voit pas que l'individualisme est une attitude sociale qui, dans les conditions du capitalisme, dépend à la fois de l'inégalité sociale et de la puissance violente de l'État. Ce dernier point apparaît clairement dans la politique anti-immigration » (« On Anarchism », p. 94). En outre, Agatha appelle à une politique qui reflète la société dans une perspective intersectionnelle, ce qui illustre le point de vue de Butler selon lequel « toute minorité doit se faire des alliés parmi ceux qui sont soumis à des formes arbitraires et dévastatrices de violence d'État ». Comme beaucoup d'autres punks queer-féministes, Agatha préfère l'anarchisme punk queer-féministe parce qu'il est « "plus futé" en ce qui concerne le pouvoir de l'État et la violence légale en particulier » (ibid.), notamment par rapport aux mouvements de défense des droits des homosexuels. La politique punk anarcho-queer peut être interprétée comme une critique intersectionnelle des structures de pouvoir et des hégémonies. De plus, les membres d'Agatha rejettent une politique de représentation en faveur d'une politique de coopération et d'alliances.
Maria Katharina Wiedlack,
traduit de l’anglais
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Robynski est présenté au genre masculin (« he ») dans la version originale (ndt). ↩
Le terme étant difficile à traduire (autrement que par « attitude queer » ou « queerité »), il a été choisi de le conserver (ndt). ↩
Le « futurisme » dont il est question ici est sans rapport avec le courant artistique. Un certain nombre de théoricien·nes queers s’opposent à l’idée qu’il y ait un « futur » pour les queers, que ce soit sous forme d’intégration à la société libérale ou d’une utopie radicale. C’est le cas de Lee Edelman, qui souligne la négativité antisociale des queers, et dans une moindre mesure de Halberstam. Tous deux s’opposent néanmoins sur la question du punk, dans lequel Edelman ne voit qu’une pseudo-négativité, porteuse d’une promesse non assumée de réconciliation sociale. Face à eux, José Esteban Muñoz se réclame d’Ernst Bloch pour défendre les potentialités utopistes du mouvement queer (ndt). ↩
La paternité du *Catéchisme du révolutio*nnaireest le sujet d’une controverse de longue date parmi les spécialistes anarchistes, certains identifiant Bakounine et d’autres Netchaïev comme auteur. ↩
Agatha. « Poverty vs. Pride ». Self-release, 2012. LP.s ↩