La commission
Dans l’imaginaire collectif, le punk fait partie de ce qu’on associe à l’anarchisme, au moins depuis le morceau des Sex Pistols Anarchy in the UK, en 1976 – même si le groupe en question n’était pas anarchiste et même si sa démarche ne devait à peu près rien à l’anarchisme, auquel, du reste, il ne connaissait pas grand-chose, sinon peut-être l’aura subversive qui l’entourait.
Et on pourrait ajouter qu’il n’y a rien de nécessaire à cette association, puisque tous les punks ne sont pas anarchistes. Sans même qu’il soit besoin d’évoquer le courant qui conduisit les punks californiens de Dead Kennedys à lancer leur fameux Nazi Punks Fuck Off ! en 1981, on peut signaler qu’il y a des punks communistes non-libertaires, et tout simplement une bonne partie du mouvement punk qui, pour le meilleur et pour le pire, fait montre d’indifférence à l’endroit des questions sociales et politiques. Il n’en reste pas moins que le punk entretient un rapport étroit et ancien avec l’anarchisme, et que ce qu’on appelle l’anarcho-punk en est l’illustration la plus évidente. C’est de ce lien que rend compte l’article de Jim Donaghey, « Vodka Bakounine », qui ouvre ce numéro.
Mais le propos de ce nouveau numéro de Réfractions n’est pas seulement d’explorer l’intersection entre punk et anarchisme à travers un panorama des groupes se réclamant de l’anarcho-punk (au premier rang desquels le collectif Crass). Il est aussi de prendre au sérieux toute une composante pratique, politique et culturelle du punk qui le met en affinité avec l’anarchisme : la révolte sociale, l’énergie à la fois destructrice et créatrice, l’humour, la pratique du do it yourself et plus généralement de tout ce qui a trait à l’autonomie, mais aussi un certain sens de l’économie de moyens et de l’auto-dérision, tous ces éléments, et d’autres encore, rapprochent les deux courants. C’est souvent à travers le punk qu’on rencontre l’anarchisme, et cela pas seulement dans les pays occidentaux, mais dans des contrées qui (pour nous !) semblent bien éloignées aussi bien de la tradition anarchiste que de la musique punk. Il s’agissait aussi de prendre en compte la manière dont le punk s’est prolongé dans des expériences militantes radicales et efficaces. On songe ici aux collectifs Class War et CrimethInc., auxquels est consacré le second article de Jim Donaghey dans ce numéro, mais aussi à d’autres, actifs depuis les années 1990, comme Reclaim the Streets.
FanXoa, Héroïnes électriques, 2019.
Ces engagements punk militants se sont prolongés dans des publications, le plus souvent auto-éditées, sur la base de fanzines. C’est peut-être là un point commun, et pas des plus attendus, entre le punk et l’anarchisme que cette culture de l’écrit auto-produit, de la brochure éventuellement distribuée à prix libre, diffusée dans des lieux alternatifs et des infokiosques. C’est à cet aspect du punk, et à cette passerelle avec le mouvement libertaire, que s’intéresse notamment l’article d’Antoine Ceschia.
On ne peut toutefois ignorer qu’aujourd’hui le punk lui-même fait l’objet de multiples récupérations. Celles-ci tiennent d’abord au succès qu’ont pu rencontrer certains groupes de musique punk, succès qui a pu les conduire à renoncer à leurs principes, en signant avec de grandes maisons de disques, en s’abandonnant au star system ou en jouant le jeu du marché. Mais à mesure que les punks ont fait partie du décor de la culture et de la contre-culture, une certaine édulcoration a ouvert la voie à tous ces ouvrages qui proposent de la cuisine punk, du jardinage punk, de l’éducation punk, au point qu’on en est venu à créer le terme de punk washing (sur le modèle du green washing, qui consiste à colorer en vert les pires turpitudes d’un capitalisme prédateur) pour désigner ces tentatives de donner un petit air de rébellion à ce qui n’est souvent que du conformisme petit-bourgeois.
En tentant d’explorer, comme nous le faisons dans ce numéro, tout ce qui, dans le punk, déborde la musique et comporte une dimension libertaire, ne risque-t-on pas de retomber sur de tels écueils ? De fait, si ces opérations de récupération sont possibles, c’est que le punk ne se limite pas à la musique : il est aussi une attitude (qui peut se dégrader en posture) et une contre-culture (qui peut se retrouver intégrée d’une manière superficielle à la culture dominante) qui possèdent toutes deux une dimension indéniablement politique.
Revenir à la source, toujours renouvelée, de la rébellion punk, à ce qu’il y a d’irrécupérable en elle, constitue l’une des ambitions de ce numéro, qui n’a pas été réalisé par des punks, ni tout à fait en punks, au sens que l’on donne désormais à ce terme dans le langage courant (soit sans ménagements et avec une spontanéité confinant au minimalisme technique revendiqué – bref, à l’arrache), mais qui explore les affinités que nous pouvons avoir avec le punk.
Ces affinités, elles tiennent d’abord à des parcours que nous avons croisés. Nous avons écouté du punk, et nous en écoutons encore puisque cette musique est souvent la coloration dominante des concerts de soutien aux causes qui sont les nôtres. Et parmi les groupes que nombre de libertaires ont pu écouter, ou écoutent encore, il y a évidemment Bérurier Noir, dont le chanteur François s’est gentiment prêté à l’exercice d’un entretien. Échanger avec un membre de ce groupe emblématique du punk français des années 1980 ne signifiait aucunement sacrifier au star system que ses membres ont patiemment conjuré, mais plutôt entendre l’avis, sur les hybridations entre punk et anarchisme, de quelqu’un qui en fut un témoin privilégié et qui n’a cessé de s’y intéresser.
Dans sa contribution, Alain Thévenet raconte comment les anarchistes de générations antérieures ont ont fait la connaissance de punks à l’occasion de rencontres anarchistes à partir des années 1980. Il y a désormais des punks et des ex-punks parmi nos ami·es, c’est ce dont rend compte l’échange entre Élisabeth Rétiffe et ses copines, raconté dans ce numéro. Et il y a des scènes punks propres à chaque ville, et au sein desquelles on rencontrera des anarchistes – c’est le cas par exemple à Grenoble, comme le décrit l’article de Nicolas Bonnani, co-auteur d’un livre (Grenoble Calling) sur la question.
Le punk a contribué d’une manière décisive à l’irruption dans le domaine public de thématiques militantes qui, sans lui, auraient été l’apanage de quelques spécialistes – c’est ainsi à l’apport de l’anarcho-punk à l’écologie radicale qu’est consacré l’entretien donné à la revue par Dom Blake, l’un des deux auteurs du livre Ecopunk. Parmi les multiples rencontres auxquelles a donné lieu la proximité entre punk et anarchisme, celle dont rend compte l’article de Maria Katharina Wiedlack avec les courants queers-féministes radicaux n’est pas la moins intéressante, même si elle n’est pas exempte de distorsions, notamment dans le regard porté sur l’histoire du mouvement anarchiste.
Comme on le voit, nous avons fait le choix, dans ce numéro, d’alterner des contributions qui relèvent davantage du témoignage et des articles de fond qui viennent documenter la rencontre entre punk et anarchisme, que ce soit d’un point de vue historique ou sur un plan plus théorique – le tout avec un nombre minimal de contributions en provenance du collectif de rédaction. C’est dans le registre des témoignages que s’inscrit notre anarchive, consacrée à Vi Subversa, chanteuse des Poison Girls, dont deux chansons sont traduites depuis l’anglais par Dom Blake. Il faut ici signaler que, parallèlement à la récupération incessante de ses composantes musicales et culturelles, le punk a aussi fait son entrée (comme tout le reste, diraient les mauvaises langues) dans le champ académique, en tant qu’objet de ce que les anglo-saxons nomment subcultural studies, donnant naissance à cette figure, le plus souvent honnie des punks eux-mêmes, le punkademics. Or cette intégration à la sphère académique peut s’accompagner d’une dépolitisation qui prive le punk de sa charge subversive, ce qui est précisément ce que nous voulions éviter.
Cela implique aussi que les acteurs et observateurs à qui nous donnons la parole ne sont pas d’accord entre eux – sur la nature fortuite ou plus profonde de la rencontre entre anarchisme et punk, sur la manière dont on peut envisager, de ce point de vue, la succession des vagues punk, sur la manière dont on peut catégoriser un tel phénomène, etc. Mais les lecteurs et lectrices de Réfractions sont en général habituées à ce que la revue rende compte de désaccords entre libertaires plutôt que d’essayer de les trancher.
La plupart des illustrations proviennent des collections du CIRA (www.cira.ch) et de collections privées.
On trouvera enfin dans ce numéro, avant les habituels comptes rendus de lecture, deux articles en transversales. Le premier est un article de Claire Auzias sur les femmes dans la famille Reclus. Malgré son titre, l’ouvrage de Daniel Blanchard, La vie sur les crêtes, recensé par Monique Rouillé-Boireau dans ce qui constitue la seconde transversale, ne porte pas sur l’art de la coiffure chez les punks, mais constitue l’autobiographie de quelqu’un qui fut partie prenante de l’aventure du groupe Socialisme ou Barbarie.
