Claire Auzias
Telle La Lettre volée d’Edgar Poe, on chercherait en vain, dans l’œuvre d’Élisée Reclus, des affirmations détaillées sur une pensée et une action « de genre », sauf à les camper dans l’évidence de son rapport à la terre : Gaia. C’est ce que souligne l’un de ses exégètes, Charles Hussy1 : la terre Gaia, mythe et symbole féminin s’il en est, avec laquelle Elisée Reclus ne fait qu’un. Or, cette terre est belle, protectrice, harmonieuse, variée, prodigue, envoûtante. Les qualificatifs ne manquent pas, tant Gaia est l’œuvre d’une vie pour lui. On dirait donc que l’Autre féminin chez Reclus revêt le visage de Gaia.
Chez le penseur de l’anarchisme, cette conviction est appliquée à une incarnation concrète et sensible. Il faut alors prendre en compte que l’élément fondateur de la représentation sociale de Reclus est l’individu. Gaia la terre, d’un côté, et de l’autre, quant à l’homme, c’est d’individu qu’il faut parler. Élisée Reclus est un anarchiste individualiste dans le sens plein de ce terme, il s‘en explique aisément et souvent, bien que se nommant anarchiste communiste. L’un ne va pas sans l’autre chez ce fondateur de l’anarchisme. Je m’en réfère en cela aux deux auteurs que sont Berdoulay et Gonet-Boisson2 qui traitent de « L’Individu dans la géographie d’Élisée Reclus ». J’ajouterai qu’Élisée Reclus ne tarit pas d’éloges sur les ouvrages de Jean-Marie Guyau, l’un des grands penseurs de l’individualisme anarchiste, et le recommande autour de lui maintes fois. Or, dès que l’on raisonne en termes d’individu et non pas d’homme, c’est bien des deux sexes qu’il est question. On l’a toujours souligné, Élisée Reclus est un esprit réellement égalitaire, et à ce titre il ne songe pas à établir une hiérarchie de quelque nature que ce soit entre les sexes. Sa pensée est universaliste et universelle. Elle s’exprime dans ses textes et écrits et dans sa vie quotidienne.
D’où Élisée Reclus tient-il cette grâce ? Cette aptitude à l’égalité, telle qu’on la rencontre dans sa biographie comme dans sa prose ?
Il est probable que ses parents aient témoigné à son égard, comme à celui de tous leurs enfants, un respect et un amour qu’Élisée pratiqua ensuite sa vie durant auprès de ses proches. L’éducation qu’il reçut offrit de toute évidence un terreau fécond pour cette capacité : une mère douée, intelligente, enseignante, aimante ; un père bon, droit et lettré. Des frères et des sœurs surtout, toutes également douées, devenues institutrices, traductrices, secrétaires plurilingues et assistantes d’écriture pour leurs frères Élisée et Élie, notamment. Dans cette famille d’origine, nulle trace de tensions, de conflits, de querelles ordinaires des familles. Ici tout fonctionne comme dans un phalanstère idéal, dans l’amour et la solidarité en actes, les uns avec les autres. La source première et principale de ces affirmations est la correspondance d’Élisée Reclus en trois tomes3 et les quelques ajouts que Joël Cornuault apporta dans Les cahiers Élisée Reclus4. C’est dire qu’il s’agit d’une source directe, non auprès de ses commentateurs – et d’ailleurs, l’on est surpris de l’inattention générale des reclusiens à l’aspect féminin de l’œuvre de Reclus et de sa vie, qui toutefois ne forment qu’un tout, encore une fois. La préhistoire d’Élisée Reclus est formatrice de ce qu’il devint avec tant d’aisance dans sa vie adulte : un homme bon, un homme respectueux, égalitaire, aventureux, explorateur, etc. Un homme anarchiste. Ils ne sont pas si nombreux que cela et l’on peut en prendre acte et le saluer. On peut lire dans Les frères Élie et Élisée Reclus, ou du protestantisme à l'anarchisme de Paul Reclus5, neveu et biographe d’Élisée Reclus, le portrait de la mère, Zeline Reclus (p. 17) : « Elle avait reçu une excellente éducation et elle était versée dans toutes les questions littéraires […] elle ouvrit une école à Orthez et pendant quarante années s’adonna avec ardeur à l’enseignement. » Et lorsque, jeune adulte, Élisée Reclus publie ses textes relatifs à son voyage en Amérique latine, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe6, il écrit à sa mère : « Je désire vivement que ce livre te plaise ; tu sais combien ton suffrage m’est précieux » (Les frères…, p. 46).
C’est une famille exceptionnelle qui est célébrée dans la revue Itinéraire de belle tenue, et pourtant il faut se contenter de quelques lignes : « Les sœurs Reclus, bien que vivant de façon plus effacée, apprirent plusieurs langues étrangères en travaillant comme institutrices et trois d’entre elles au moins furent d’excellentes traductrices. » Et c’est tout. Leurs noms ? Lesquelles ? Effacées, jusque dans l’historiographie actuelle. De fait, trois sœurs Reclus sont institutrices à l’étranger, en Allemagne, Écosse, Irlande. On peut effectivement parler d’une famille Reclus, soudée, épaisse, généreuse, large. Autant de femmes que d’hommes, si ce ne sont des sœurs, ce sont des épouses. Toutes de haute qualité. Qui leur donna la parole ? Selon le tableau de famille réalisé par Itinéraire7, elles sont : Jeannie Reclus, Magali Reclus, Suzanne Trigant, Marie Reclus, Suzanne Reclus, Zeline Reclus, Louise Dumesnil, Anna Reclus, Yohanna Reclus, Eva Reclus, Noémi Reclus, Rosalie Reclus, Hélène Reclus, Marie-Louise Reclus, Marie-Louise Bouny, Madeleine Reclus, Marie Reclus, Henriette Larrouy. Autant dire de nombreuses compagnes d’aventure, une seule et même collective aventure. On aurait tort d’entendre là harmonie de façade. Il est frappant, à lire Élisée, d’entrevoir et de découvrir la proximité intime qu‘il entretenait tant avec ses frères qu’avec ses sœurs et ses parents. C’est bien d’une famille au sens large qu'il s’agit puisqu’elle fut en effet abondante, liée par des liens où l’on cherche en vain l’expression d‘une dissension banale en famille. Certes Élisée s’est éloigné pendant sa jeunesse, il voyage sur d’autres continents. La distance facilite l’entente cordiale. Mais cet accord se poursuivit sa vie durant.
Nous présenterons ici la place des femmes dans la biographie d’Élisée Reclus, puis sa pensée critique sur le statut social des femmes, et enfin sa conviction d’anarchiste sur le féminisme.
Le premier émoi amoureux d’Élisée que l’on connaisse est pour une jeune fille créole, de la famille de planteurs chez qui il est précepteur en Louisiane. Il s’enfuit8, écrit-il, lorsque celle-ci lui proposa un mariage. Émoi qui suscita des rebondissements profonds lorsqu’Élisée conçut le projet de se marier et le concrétisa, dès qu’il se sentit économiquement établi. Ce fut Clarisse, une femme du pays de Sainte-Foy et peuhle de naissance, qu’il épousa en 1858.
Toujours selon ce biographe et néanmoins neveu qu’est Paul Reclus, avant la Commune de Paris, Élisée vit avec son ménage et son frère à Paris : « Tous les lundis soirs, le petit salon s’emplissait d’amis parisiens […] coopérateurs, féministes » (p. 58). Puis nous apprenons brièvement que « la mort de sa femme en 1869 éloigna Élisée pour un temps de la propagande révolutionnaire » ; c’est-à-dire que la part féminine de sa vie est enfouie sous la prééminence que l’on accorde à son intelligence géographique tout autant qu’à sa fondation de l’anarchisme, engloutie dans cette commune condition intellectuelle. « Clarisse mourut le 22 février 1869 », des suites de couches :
Ce fut un coup terrible auquel rien n’avait préparé Élisée. Sa femme paraissait être de robuste constitution mais, née au Sénégal, elle ne s’était sans doute qu’imparfaitement acclimatée à de froides latitudes ; le père craignit pour ses filles, il s’empressa de les emmener dans le midi… il laissa les enfants à ses sœurs. (p. 62).
Les sources disponibles n’en disent pas davantage9.
Puis vint Fanny Lherminez, seconde épouse, qui ramena les filles à la maison en 1870. Femme et enfants se réfugièrent à Sainte-Foy-la-Grande pendant la guerre de 1870. En 1871, Élisée prisonnier écrit :
On se figure d’ordinaire que les femmes sont conseillères de lâcheté. […] Allez consulter ma femme. Elle préfère ne plus revoir son mari que de le voir rentrer furtivement la tête basse et le cœur plein de remords. Elle veut revoir son mari tel qu’elle l’a connu et tel qu’elle l’aime
en refus de renier ses idées politiques auprès de la Société de géographie. Fanny meurt en couches à son tour en 1874 avec le bébé (p. 93). « Je vous envoie mes fillettes qui sont moi-même. Elles regrettent de nous quitter et je suis fort chagrin de me séparer d’elles » (p. 179, 1876). « Évidemment je serais coupable de laisser les fillettes exposées à la mélancolie de la solitude… Notre sœur Marie est à Vevey. Ces petites filles se conduisent bravement. Je les respecte fort. » Élisée ne semble pas être un homme domestique. Il ne s’occupe jamais des travaux intérieurs. Par exemple, à la mort de sa deuxième femme, c’est sa belle-sœur qui vient gérer la maison accompagnée de deux jeunes filles, plus les deux filles d’Élisée bien sûr (p. 94). Et en 1875 c’est une « vieille amie », Madame Renard, qui « dirige » la maison.
Il se marie enfin avec Ermance Trigant-Beaumont née Gonini, soulignant que « mes enfants en seront fort heureuses ».
Ses propres filles se marient toutes deux en 1882 au cours d’une cérémonie laïque pour laquelle Élisée a concocté un discours mémorable d’anti-patriarche : « Mes chères fillettes pour lesquelles j’ai autant d’estime que d’affection […] Ce n’est point au nom de l’autorité paternelle que je m’adresse à vous » (p. 109). Puis, en 1887, la cadette d’Élisée, Jeannie, est veuve ; elle vient loger chez son père avec ses enfants qu’Élisée éduque.
Il quitte son exil Suisse pour Paris en 1890. En 1898 sa fille Jeannie meurt, laissant cinq enfants. Élisée Reclus grand-père se charge de leur éducation.
En somme, écrit-il à l’un de ses correspondants, il ne supporte pas la vie solitaire. Ainsi à chaque décès de son épouse, il se remarie quelques années après. Chaque fois il reconstruit un nouveau foyer, chaque fois sous l’approbation générale du clan Reclus. Et chaque ménage est une réussite, ses trois épouses successives lui apportèrent, d’après les sources disponibles, toujours un bonheur égal.
À sa sœur Louise en Irlande, Paris 1859.
Ma très chère sœur, C’est ma plume que la communauté a choisie pour t’écrire quelques paroles d’affection. Chacun à notre tour, nous devons te dire que nous t’aimons, que nous te souhaitons bon espoir, courage et bon succès dans la guerre que tu as entreprise contre les traditions, contre les convenances, contre les mièvreries sentimentales pour devenir une fille de la liberté. (Correspondance, tome I, p. 205)
Ce respect des femmes libres, Élisée Reclus l’exprima souvent dans sa correspondance. Ainsi Joël Cornuault indique-t-il, dans ses Cahiers, ces mots en préface au livre d’Alexandra Myrial (David-Néel)10 : « Ceci est un livre fier, écrit par une femme plus fière encore ».
L’auteur avait écrit :
Pourquoi les jeunes filles n’auraient-elles pas aussi besoin d’études spéciales ? Est-ce parce que le mariage est le principal but de la femme ? Mais cela n’est-il pas vrai aussi de l’homme dans la même mesure ? Est-ce parce que l’homme est destiné à gagner son existence lui-même ? Mais ne faudrait-il pas qu’il en fût ainsi pour la femme, et celle qui est pauvre n’est-elle pas obligée déjà de demander son pain à son propre travail ? (p. 160, tome II, 1874)
En effet le thème du mariage est pour Élisée Reclus, comme d’ailleurs divers auteurs de la même époque, celui de prédilection de l’analyse du statut social des femmes : « Je crois que votre frère E. s'est trompé lorsqu'il vous répondit que “chez nos camarades, la question de l'union libre a peu d'importance”. Au contraire, l'opinion est désormais fixée et l'importance capitale de la liberté complète, absolue de la femme en face du masculin est reconnue chez tous les anarchistes qui ne sont pas de simples vociférateurs. Je puis dire qu'à mon avis la révolution est accomplie, le mariage officiel a virtuellement vécu. Il ne reste qu'à déblayer la voie. » (lettre à Clara Mesnil, 1904) Et à la même interlocutrice, qui fut sa secrétaire, il répète de Bruxelles, le 12 avril 1895 :
Ma gracieuse et respectée demoiselle, […] Vous vous êtes arrêtée vous-même dans la compréhension de l'idéal anarchiste par une question scabreuse, celle de la “famille”. Je comprends d'autant plus votre hésitation que le livre qui vous est tombé sous la main était vraiment de nature à vous offenser. Le langage grossier est toujours inspiré par des idées grossières. Or, en traitant ces questions, il faut toujours le faire avec un respect parfait de la délicatesse féminine, avec un sentiment que j'appellerai religieux, tant il faut avoir souci de la pudeur humaine. C'est peut-être une raison pour laquelle on a si peu écrit sur ce sujet, car il demande une pureté absolue de langage et de pensée. La question réduite à ses éléments essentiels est celle-ci : la famille normale, spontanée, doit reposer uniquement sur l'affection, sur les affinités libres : tout ce qui dans la famille provient de la puissance des préjugés, de l'intervention des lois ou des intérêts de fortune doit disparaître comme essentiellement corrupteur. Ici, comme en toute autre chose, la liberté et l'élan naturel sont les éléments de vie.
Et plus loin, à une autre épistolière :
Quant aux femmes françaises, êtes-vous bien juste à leur égard ? Connaissez-vous un pays d’Europe – je ne parle pas de l’Amérique – où les femmes aient eu plus d’influence dans les mouvements politiques ? En existe-t-il où elles soient plus traitées en égales dans toutes les questions qui intéressent la famille ? Dans nos cercles ouvriers, la question de l’égalité n’est-elle pas résolue pratiquement sans contestation ? Quant à l’exemple de Proudhon, pourquoi le citez-vous, puisque tous les socialistes se sont empressés à le combattre, puisque ses pages sur la femme sont encore pour nous tous, tout ce qui pèse le plus sur la mémoire de l’écrivain socialiste. (p. 254)
Effectivement Élisée Reclus n‘est ni le seul, ni le premier, mais il est ainsi l’un des grands critiques de Proudhon sur le thème des femmes et de la famille en son temps.
Dans un courrier à Madame Lilly Zibelin-Wilmerding daté de septembre (1896 ?), il écrit :
Mon amie et camarade,
Arrivons à la partie de votre lettre qui m'intéresse spécialement comme touchant aux questions de principes… La question en soi doit être la même au Japon et dans le canton de Genève. À mon avis comme au vôtre, je pense, l'union normale doit être tellement “libre”, spontanée, interpersonnelle que nul ne devrait en connaître. C'est affaire entre les participants. En outre, ces formes d'union varient naturellement suivant les individus, leurs passions, leurs convenances. Une minute, un jour, un mois, à l'essai, au caprice, à la durée, à l'alternance, à perpétuité, ceci ne regarde personne : chaque être humain, chaque couple d'êtres humains doit nous être sacré dans son désir, à la seule condition que la volonté des conjoints soit absolument d'accord. À cet égard, je ne fais point de différence entre le monde animal et cet autre monde, également animal, qui est l'humanité. Mais si je me garde bien de juger les individus, je puis constater qu'il y a des formes d'union plus ou moins élevées. Évidemment, la forme supérieure est celle qui comprend à la fois la passion mutuelle, la fervente amitié, l'estime parfaite et la constance d'amour provenant de la transformation continue, du renouvellement de l'un par l'autre jusqu'à la fin de la vie. Cette union, atteinte par un si petit nombre d'individus, n'est-elle pas l'idéal, et la première explosion d'amour ne la contient-elle pas en germe ? Si la promesse instinctive qui se fait entre les amants ne se réalise pas – et que de chances pour qu'il en soit ainsi ! – c'est l'unité de la vie qui se brise. Sommes-nous d'accord, ma bien chère camarade ? Je le désire vivement, car l'avenir des enfants dépend de l'idéal d'existence que se font les devanciers. Bien affectueusement.
Cette analyse est une constante dans la pensée d’Élisée Reclus. C’est auprès de Kropotkine qu’il est le plus explicite :
Bruxelles, 8 janvier 1901.
Mon ami, […] Quant au mariage, aux relations de l'homme et de la femme, aux formes et au régime de la famille, je suis beaucoup moins frappé du phénomène des ressemblances que de celui des dissemblances. Chez l'homme, il y a diversité d'origines et diversité de milieux : il y aura diversité de mariages. Par-delà les primitifs, chez les animaux, nos véritables ancêtres, je vois les formes d'union les plus diverses ; chez les primitifs dont nous parlent l'histoire et la préhistoire, de même que chez nos frères actuels des pays barbares, je constate aussi des divergences qui vont jusqu'à l'opposition absolue, et, du reste, à mon avis, il doit en être ainsi : car il y a deux faits originaires, diamétralement opposés :
1° La force brutale de l'homme en rut : origine du patriarcat ;
2° L'attachement naturel de l'enfant à la mère qui l'allaite : origine du matriarcat.
Le conflit de ces deux forces composantes nous donnera les résultantes les plus inégales, suivant les lieux et les évolutions. Ainsi que nous le dit Mahâ Bhârata, nous aurons sept formes de mariage, absolument différentes, ayant également leur raison d'être, également agréables aux dieux.
Le matriarcat pur de Bachofen et de Giraud-Teulon est une machine de civilisation très savante, qui a dû certainement exister, mais que je crois avoir été très rare, dont on ne distingue çà et là que des indices et des traces. Chez les tribus inférieures, la promiscuité sans règle ou la promiscuité réglée, suivant les jours et les individus, est un fait beaucoup plus fréquent.
Même là où le matriarcat prévaut en principe, il se peut très bien que le patriarcat l'emporte en réalité. Je cite en exemple notre Béarn, où théoriquement la “fille de la maison” est chefesse et souveraine, mais où le mari cogne, et mange seul des plats que lui apporte la femme.
Les sociétés où dominait la cueillette, où la femme se livrait à une agriculture rudimentaire, gardant les enfants autour d'elle, tandis que les hommes faits allaient à la viandée, me paraissent avoir été les sociétés où le matriarcat eut le plus de chances de se développer. Chez les sociétés de pasteurs, au contraire, le patriarcat fut triomphant : l'homme, le bras armé du bâton, était toujours là, et les enfants le suivaient, rôdant avec lui autour du bétail. Etc., etc. Bien affectueusement.

Élisée Reclus s’est trouvé mêlé à certaines luttes de femmes au cours de sa vie, notamment aux côtés d’André Léo qui fut l’une des ardentes défenseures des droits des femmes dans le second XIXe siècle. Ainsi trouve-t-on dans sa Correspondance11de précieuses informations sur sa proximité avec ce mouvement :
« Pauline Grimard a signé le manifeste du Droit des femmes, manifeste que nous n’avons pas encore eu le temps de vous copier » (Paris, 1866, p. 261).
« La ligue des femmes marche : demain réunion chez madame Champseix pour la rédaction définitive du programme » (En note : société de la revendication des droits de la femme où figuraient entre autres les noms d’André Léo (Madame Champseix), Élie Reclus, Marthe-Noémie Reclus) (p. 276). On trouvera le texte de ce manifeste in extenso dans La grève des ovalistes, Lyon 186912, page 175, manifeste qui est signé de Clarisse Reclus, entre autres, et recueillit des signatures dans toute la France.
Plus loin Élisée Reclus s’étonne d’ailleurs que
(Hetzel, cet étonnant personnage) n’a pas voulu d’une signature de femme, parce que les noms féminins ne poussent pas assez à la vente… On nous demande aussi de faire des cours libres pour des femmes et jeunes filles. Nous verrons. (p. 278)
Une fois de plus, l’auteur ne ménage pas ses encouragements, par exemple à sa nièce :
Dis à Jeanne [fille aînée de Dumesnil] qu’une demoiselle de dix-sept ans, qu’on tentait vainement de décourager, vient d’obtenir l’autorisation de suivre les cours de dissection zoologique au muséum. Une ligue se forme entre femmes pour la revendication de leurs droits sociaux, politiques, scientifiques. Enfin toujours pour Jeanne, MM Coudereau et Asseline recueillent des documents d’un livre où ils prouveront l’égalité de la femme au point de vue intellectuel et moral. (p. 291)
Dans son œuvre testament, L’Homme et la terre, on peut lire enfin13 :
De même parmi les femmes qui se sont lancées impétueusement dans l’armée de la revendication égalitaire entre les sexes, il y en eut d’abord une très forte proportion qui, en leur qualité de patriciennes ou de lettrées, gardaient une sainte horreur de l’ouvrier aux vêtements usés ou malpropres. Du moins, dès les premiers temps du “féminisme”, vit-on de vaillantes femmes aller héroïquement vers les prostituées pour se solidariser avec elles dans la protestation contre les abominables traitements qu’on leur fait subir et contre la scandaleuse partialité de la loi envers les séducteurs contre leurs victimes. Au risque des insultes et des contacts les plus répugnants, elles osèrent descendre dans les maisons publiques et se liguer avec leurs sœurs réprouvées contre la honteuse injustice de la société. Aussi les rires grossiers, les bas outrages, dont on avait accueilli leurs premières démarches, ont-ils fait place, chez beaucoup de moqueurs, à une admiration profonde. C’est là un courage d’une autre valeur que celui du soldat féroce qui, saisi d’une fureur bestiale, donne des coups de sabre ou tire des coups de fusil.
Évidemment toutes les revendications de la femme contre l’homme sont justes : revendication de l’ouvrière qui n’est pas payée au même taux que l’ouvrier pour un travail égal, revendication de l’épouse chez laquelle on punit des “crimes” qui sont “peccadilles” chez l’époux, revendication de la citoyenne à laquelle on interdit toute action politique apparente, qui obéit à des lois qu’elle n’a pas contribué à faire, paie des impôts qu’elle n’a pas consentis. Son droit de récrimination est absolu et nulle de celles qui se vengent à l’occasion ne saurait être condamnée, puisque les premiers torts sont ceux du privilégié. Mais d’ordinaire, la femme ne se venge point ; dans ses congrès elle fait, au contraire, un appel naïf aux législateurs et aux gouvernants, attendant le salut de leurs délibérations ou de leurs décrets. D’année en année, l’expérience leur apprendra pourtant que la liberté ne se mendie point et qu’il faut la conquérir ; elle leur enseignera en outre que leur cause se confond virtuellement avec celle de tous les opprimés quels qu’ils soient ; elles auront désormais à s’occuper de tous ceux auxquels on fait tort, et non pas seulement des malheureuses femmes obligées par la misère à vendre leur corps. Unies les unes aux autres, toutes les voix des humiliés et offensés tonneront en un formidable cri qu’il faudra bien entendre.
Et s’il fallait encore préciser le sens global qu’Élisée Reclus confère à l’anarchie, renvoyant le féminisme à un sous-chapitre de l’émancipation générale, en voici la confirmation14 :
Tout en maintenant mon appréciation sur le rôle de la femme en France et en Angleterre et en croyant qu’au point de vue révolutionnaire vous vous trompez sur la part qui revient aux françaises, je tiens à vous dire combien le nom de Josephine Butler que vous prononcez éveille en moi de profondes sympathies. […] Autant je tiens à témoigner combien j’admire et j’aime cette personne dévouée qui ne craint pas de s’exposer à l’insulte, à l’outrage, à d’odieux contacts pour relever les femmes tombées et défendre leur indignité contre l’injustice des lois. Que je serais heureux de pouvoir l’aider directement si la cause que je défends, bien pauvrement il est vrai, ne comprenait déjà dans ses revendications celle à laquelle Madame Butler s’est dévouée. Elle me semble s’attaquer à une simple conséquence du régime social. Quant à nous – je ne sais comment nous nommer puisque le mot d’anarchie vous déplaît – nous nous attaquons au régime même, à la propriété, à la loi.
Claire Auzias
Avec mes remerciements à Felip et Maryvonne Equy et Jean-Louis Phan Van pour leur concours bibliographique.

In Elisée Reclus et nos géographies, textes et prétextes, Paris, Noir et Rouge, 2013, p. 374 sq. ↩
Idem, p. 361 sq. ↩
Elisée Reclus, Correspondance, éditée par Louise Dumesnil, tome premier, décembre 1850-mai 1870 ; tome deuxième, octobre 1870 -juillet 1889, Schleicher frères, 1911, 352 et 512 p. ; tome troisième, septembre 1889 -juillet 1895 et complément aux deux premiers volumes, Costes éd., 1925, 336 p. Disponibles en ligne sur gallica.bnf.fr/. ↩
Cahiers Elisée Reclus : Documents, informations, discussions, Bergerac, 1996-2006, 58 numéros. ↩
Paul Reclus, Les frères Reclus Élie et Elisée, ou du protestantisme à l‘anarchisme, Les amis d’Élisée Reclus, 1964, 209 p. ↩
Hachette, 1861 ; rééd. Zulma, 1991. ↩
Itinéraire, n° 11-12, 1998, pp. 110 et 111. ↩
Les frères… (comme pour les références suivantes), p. 31. ↩
Voir toutefois les Lettres à Clarisse, éd. par Ronald Creagh, Garnier, 2018. ↩
Alexandra Myrial, Pour la vie, Bruxelles, Bibliothèque des Temps Nouveaux, vers 1902 ; rééd. Les Nuits rouges, 2003. ↩
Tome premier, décembre 1850-mai 1870. ↩
Claire Auzias, Annick Houel, La Grève des ovalistes : Lyon, juin-juillet 1869, Payot, 1982 ; rééd. ACL, 2016. ↩
Paris, 1905. Tome 6, chapitre 7 : « L’État moderne », p. 214-215. ↩
Cahiers Elisée Reclus, n°21-22. février 1999, lettre à son ami anglais Richard Heath, 1882. ↩