Monique Rouillé-Boireau
Notre ami Daniel Blanchard, auteur de textes poétiques, romans, essais et qui participa dans les années 1950-60 à l’aventure de Socialisme ou Barbarie, vient de nous donner une belle autobiographie, sensible, subtile et émouvante1.
Écartons d’emblée un éventuel malentendu : aucune méprise n’est possible sur le titre, qui n’évoque en rien une position élitiste, mais bien au contraire nous signale son attachement à la montagne, forgé pendant son enfance, dans les années 1940, dans les Alpes du Sud où résidait sa famille, et où son père était engagé dans la Résistance. Et cet amour de la montagne va se construire dans une expérience vécue où le rapport poétique à la nature, au cosmos plutôt, est inséparable de la naissance d’un sentiment politique dans lequel l’action et l’horizon du possible se fécondent, ouvrant une dynamique tant infinie qu’insatisfaite, et une exigence dans les choix de vie, qui ne le quitteront jamais. « La vie sur les crêtes », c’est un moment initiatique qui deviendra rapport au monde, marqué par l’énigme de la vie humaine, de nos vies, et qui se traduit pour Daniel par une « tension entre l’étroitesse de la liberté, de la désinvolture, et l’emprise irrépressible de la pesanteur » (p. 8), mais aussi par « l’ouverture, dans la compacité du réel, de possibles » (p. 13). L’empreinte fondatrice de cette enfance au contact de la montagne se ressent dans son écriture, jusqu’à la place prise par les mots – seuls aptes à donner forme et sens au surgissement de ce « je » à partir du rien – et où l’écriture poétique l’emporte sur la « platitude de la prose ».
De cette période de la Résistance et des rencontres avec les camarades de son père, Daniel garde certes la découverte de l’idéal d’un communisme démocratique, mais surtout l’attention aux faits et gestes quotidiens qui en eux-mêmes sont déjà la révolution, comme lorsqu’il accompagne son père visiter un camarade hospitalisé, Goletto (p. 40) et qui l’ouvre au sens authentique du mot si galvaudé de « libération ».
Et moi, encore enfant, nous dit-il,
ce que l’expérience de ces quelques mois avait éclairé […] c’était le “sens du possible”. Et ce sens-là, s’il m’a guidé, c’est toujours, comme sur le chemin de schiste gris qui monte à Herbez, à travers le réel, puissant et magnifique et intarissablement fécond de la montagne. (p. 47).
Cette tension entre le rêve, le souhait des possibles et un réel toujours plus dur va nourrir l’exigence de se tenir au plus près des situations, en tentant de faire coïncider, au mieux, l’action et les mots.
Le retour à Paris après guerre, dans les désillusions de la Libération, va rester néanmoins marqué par ce que les récits de l’aventure de la Résistance lui avaient révélé quant à l’importance d’un horizon d’attente, et d’une exigence d’authenticité. Et qui l’amènera quelques années plus tard – après une adolescence lycéenne marquée par l’enchantement de la littérature, la découverte de Francis Ponge, et des « conversations ambulatoires » sur les berges de la Seine – à la rencontre, au milieu des années 1950, avec le groupe Socialisme ou Barbarie, par un tract distribué à un camarade à la porte de la Sorbonne. Séduction immédiate pour ce qui lui apparaît comme une issue au dilemme désespérant entre la double hégémonie idéologique du capitalisme et du communisme autoritaire. Là était nommée la vraie nature des deux régimes d’oppression et d’exploitation, et se mettait en œuvre une recherche passionnée pour saisir la capacité collective autogestionnaire des travailleurs, à l’écart d’un marxisme fossilisé mais encore dominant, via le Parti communiste et ses institutions satellites. L’intérêt se portait aussi sur le réel occulté de la vie des travailleurs et de tous les dominés, sur les discours légitimant la domination, et les difficultés des travailleurs à gérer leur travail mais aussi leur propre vie même.
C’est pourquoi, qu’il s’agisse de lui-même ou des aventures de luttes collectives, D. Blanchard préfère parler d’affranchissement plutôt que de liberté.
Je ne saurais me proclamer, comme Bakounine, “un amant fanatique de la liberté”, dit-il. Je dirai plutôt avec l’écrivain norvégien Jens Bjorneboe : “Y a-t-il quelque chose qui puisse me saisir d’angoisse comme la liberté ?” La liberté n’a de séduction que par ce qui la comble, les sentiments et les entreprises passionnés dont elle ouvre la possibilité. (p. 88)
Toujours donc ce refus de s’arrêter, et cette tension créatrice vers l’action libératrice, qu’il vivra intensément dans les discussions avec Castoriadis, C. Lefort, Véga et bien d’autres, et qui se prolongeront dans des relations amicales, au-delà des réunions du groupe.
C’est à l’automne 1959 qu’il fera une rencontre qui deviendra amitié avec Guy Debord, avec qui les discussions théoriques se mêleront aux déambulations dans les rues parisiennes, et aboutiront à la rédaction commune des Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, en 1960 ; leur relation cessa lors du départ de D. Blanchard pour l’Afrique où il avait obtenu un poste d’enseignant à Conakry, façon différente de vivre sa passion pour les luttes d’indépendance et de libération.
Au retour, et après sa démission de l’Éducation nationale, il trouva un poste à l’Agence France Presse où son travail de nuit lui laissait le temps de se réinvestir dans le Groupe S ou B, qui se transformait en organisation révolutionnaire (Pouvoir Ouvrier), entraînant départs et scissions ; en 1963 il y avait d’un côté PO, et de l’autre la revue S ou B qui continuait avec l’apport d’intellectuels, Edgar Morin, Georges Lapassade, et où il demeura quelque temps. Mais en 1964, il commença à s’ennuyer à ces réunions, où l’on s’essayait pourtant à analyser et à saisir les aspects du capitalisme moderne de ses évolutions vers ce que Castoriadis appelait la « privatisation ». La clairvoyance passée de ce groupe, sa capacité à saisir le vif de ce qui se jouait ne lui apparaissait plus, bref la source était tarie.
On voit là ce qui fait l’essence de la démarche de D. Blanchard.
Ce qui va le mettre en mouvement pour quitter le groupe, c’est ce qu’il ressent comme une « crise de mots »2, les mots du débat deviennent pour lui déliés du réel et de l’action, coupés donc du devenir et du potentiel qu’il comporte, inauthentiques.
Et puis les évènements de Mai 68 arrivent – avec leur critique radicale du système, la créativité joyeuse qui l’accompagne, les grèves massives de mai-juin – et ébranlent la société, mettant sur le devant de la scène tant la classe ouvrière que la jeunesse, et bien sûr la critique de la vie quotidienne. Mai 68 lui fait comprendre que c’est « par l’expérience, sa profondeur passionnelle » (p. 119) que les prises de conscience se font, plus que par l’information ou la connaissance.
C’est le moment aussi (1966) où il commence à vivre avec sa compagne, Helen Arnold, et qu’ils rejoignent le mouvement du 22 mars à Nanterre. Expérience où exigence de liberté et mode ludique se conjuguent. Moment de « soulèvement/allégement » comme il le dit, car « le vrai, le vif des sociétés avait ressurgi, rouvrait l’histoire » (p. 127), et d’élargissement aussi du milieu politique habituel.
À la fin mai 68 ils rencontrent à la fac de Censier Murray Bookchin, qui liait anarchisme et dénonciation des calamités écologiques. Et dans la foulée, en 1971, ils partiront vivre une expérience communautaire avec l’ouverture d’un « coffee house » à Burlington dans le Vermont. Plus qu’un prolongement des luttes politiques de Mai 68, ce qu’ils découvrent très vite là-bas c’est une « contre-culture », non une subversion de l’ordre établi, mais une sécession, l’élaboration d’un style de vie en rupture avec la société établie, mais pas une dynamique visant à son renversement. Mais c’est au contact de ce groupe que lui viendra l’idée d’apprendre et pratiquer un métier manuel, qui aboutira vite à l’idée de fabriquer… des livres : do it ! C’est au retour à Paris qu’il rencontrera Hubert Tonka, qui avait eu l’idée de se donner les moyens de fabriquer et publier la revue Utopie (fondée avec le sociologue Henri Lefebvre3) et créé L’Imprimerie quotidienne à Fontenay-sous-bois, imprimerie autogérée, aimantée par l’idée de sortir de la division technique du travail, ce qui permet de mettre en œuvre toute sorte de techniques et métiers nécessaires à la production d’un livre, de se confronter à la machine mais aussi de s’immerger dans les roulements des presses typographiques. Moment aussi de rencontre avec des auteurs de sensibilité critique et libertaire peu connus encore, Jean Baudrillard par exemple, que la revue publiait, et de possibilité de publication des travaux de Murray Bookchin, et ainsi de faire connaître ici cet auteur important. Ce fut aussi une expérience nouvelle pour Daniel, qui avait l’occasion là de « mettre à l’épreuve », au sens premier du terme, certains de ses textes. « Je crois que ce désir d’infliger à mes écrits la sévère objectivité de l’impression s’était en quelque sorte durci en réaction contre l’esthétique, alors à la mode, de la trace. » Cette pratique de l’imprimerie l’aidait à pousser ses écrits dans le sens d’un rapport au réel, aiguisant un souci de relier texte et objet réel. On retrouve là un des grands thèmes qui jalonne son parcours, un désir de lier mots et réel afin d’en exprimer le potentiel qu’il contient.
Daniel et Helen avaient conservé parallèlement leur métier de traducteurs qui ne les obligeait pas à la sédentarité. Ils se joignirent quelque temps après à un groupe d’amis qui retapaient un hameau dans le Poitou profond, et Daniel se découvrit une attirance pour ce lieu, ses rives et rivières, ses chapiteaux romans d’une belle pierre blanche, sculptés d’êtres mi-animaux mi-humains, terrifiants et hilarants. La découverte aussi de gravures rupestres au bord de l’Anglin.
Profondeur du temps… qui le ramène aussi à son propre temps, et lui fait réaliser que « ce qui m’a propulsé d’épisode en épisode de cette narration, comme de cette vie même, c’est l’astreinte – inconsciente évidemment – à reproduire la figure de sens qu’avait empreinte en moi, à dix ans, le printemps de 1944 : la fuite dans la montagne, la solidarité généreuse des Raynaud à Herbez, les récits de mon père, Goletto… ce qui s’est résumé en “ma vie sur les crêtes”… Quelques variations, en somme, sur un même thème dont je ne suis pas l’auteur… Cela, la liberté ? »
Monique Rouillé-Boireau
Daniel Blanchard, La vie sur les crêtes, Édition du Sandre, 2023. Daniel a collaboré ponctuellement à Réfractions. Signalons deux beaux textes : « L’idée de révolution chez Castoriadis », Réfractions n° 2, et « Actualité de Mai », Réfractions n° 20. ↩
Ce qui sera le titre d’un de ses livres, Crise de mots, éd. du Sandre, 2013. ↩
H. Lefebvre, marxiste de sensibilité libertaire proche des situationnistes, était professeur de sociologie à Nanterre, et très en phase avec le mouvement de Mai 68. ↩