Véganisme populaire

Véganisme populaire
De la marge vers le centre

Sandra Guimarães

L’historien étasunien Howard Zinn, qui était proche de l’anarchisme, disait : « Le chasseur raconte l’Histoire. Nous aurions une version complètement différente si elle était racontée par le lapin ». Zinn a utilisé cette analogie pour dire que l’Histoire est racontée par les dominants, mais je voudrais utiliser sa phrase littéralement.

L’Histoire racontée par les animaux non humains comporte deux moments cruciaux : la domestication et l’arrivée du capitalisme. La domestication est le processus par lequel certains animaux, qui vivaient jusqu’alors en liberté, en ont été privés par les humains. S’il est vrai que l’homme s’est toujours nourri d’autres animaux, la domestication est le moment où cette relation a été profondément altérée. Au lieu de chasser des animaux sauvages, une activité laborieuse qui pouvait coûter la vie au chasseur et n’avait aucune garantie de succès, les humains ont pu avoir accès en permanence et sans risques aux corps des animaux, puisque le processus de domestication sélectionnait précisément les animaux les plus dociles. La domestication a placé le destin des autres animaux entre les mains des humains.

Si la domination des animaux a commencé par la domestication, le deuxième moment crucial de l’Histoire racontée par les animaux non humains est l’arrivée du capitalisme. C’est sous le capitalisme que l’exploitation animale a atteint le niveau gigantesque que nous connaissons aujourd’hui.

Entre la domestication et l’arrivée du capitalisme, nous avons un autre épisode historique qui est particulièrement important pour nous qui vivons sur le territoire qu’on appelle le Brésil : le colonialisme.

Vaches, cochons et poulets ont été amenés au Brésil par les colons européens au début du XVIe siècle. Dans le processus de colonisation, l’animal non humain avait des caractéristiques extrêmement avantageuses. Il s’agit d’une « marchandise » qui se transporte elle-même, peut parcourir de grandes distances en acheminant d’autres marchandises, en plus d’avoir une valeur en soi. Les animaux étaient des bêtes de somme et la force motrice qui faisait tourner les moulins à sucre, ainsi que la viande qui nourrissait les colons et le cuir qui les habillait.

Et au fur et à mesure que les territoires ont été envahis et agrandis par le bétail, l’élevage bovin structurait la société luso-brésilienne autour de trois piliers : immenses propriétés agricoles, monoculture et esclavage. Les populations autochtones, privées de terre, de forêt et de leur mode de vie ancestral, ont été contraintes de travailler dans les élevages de bovins. 500 ans plus tard, les peuples indigènes des zones où il y a une forte déforestation sont contraints de travailler dans les abattoirs, dépeçant les vaches qui occupent désormais leur territoire.

Nous sommes en 2021. La colonisation des territoires indigènes et la déforestation, étapes nécessaires à l’expansion de l’élevage bovin, vont toujours bon train. La seule nouveauté est l’ajout du soja. Les personnes gardiennes de la forêt dénoncent ce cycle de destruction depuis de nombreuses années : d’abord on coupe les arbres, puis derrière le bois vient le bétail, et enfin derrière le bétail vient le soja. Rappelons que, selon l’ONG WWF, près de 80 % du soja produit dans le monde sert à nourrir les animaux d’élevage.

Selon l’étude « Mapping the soy supply chain in Europe », réalisée pour le WWF, une personne européenne consomme en moyenne 61 kg de soja par an, dont 57 kg via les produits animaux qu’il ou elle consomme. Le soja est caché dans les œufs, via la nourriture de la poule (35 g de soja sont nécessaires pour produire un œuf de 55 g) et dans le poulet (il faut 109 g de soja pour produire 100 g de poulet), mais aussi dans les poissons d’élevage (738 g de soja par kilo de poisson), dans le porc (508 g de soja par kilo de porc) et même dans le bœuf (456 g de soja par kilo de bœuf). Et une grande partie de ce soja vient des zones de déforestation au Brésil.

Le rôle de l’exploitation animale dans l’expansion du projet colonial est si évident que je suis convaincue que le mouvement antispéciste révolutionnaire viendra inévitablement du Sud global.

Plusieurs dominations, la même racine

Le « spécisme » est une vision de monde qui hiérarchise la valeur de la vie des animaux selon l’espèce à laquelle ils appartiennent, l’être humain étant tout en haut de cette hiérarchie. Il s’agit d’une discrimination fondée sur l’espèce, tout comme le « racisme » est une discrimination fondée sur la race, le « sexisme » sur le sexe, etc.

Dans le complexe industriel spéciste, le degré de violence et de contrôle imposé aux animaux non humains diffère selon le sexe. Les femelles sont encore plus exploitées et torturées que les mâles, parce que nous voulons disposer des fruits de leur système reproducteur. En plus d’être instrumentalisées (elles sont utilisées pour produire du lait et des œufs), elles sont abattues et consommées lorsque leur capacité de reproduction diminue.

Les animaux non humains sont réifiés, tout comme les femmes le sont. La réification est le processus par lequel la subjectivité et les intérêts d’une personne, humaine ou non humaine, ne sont pas reconnus et elle n’existe plus que comme chose, pour servir les intérêts d’une autre personne. La réification est un moyen, pas une fin. C’est la première étape pour naturaliser et justifier la violence contre certains corps. C’est par là que la subordination / domination d’un groupe par rapport à l’autre devient possible.

Ainsi, le spécisme et le sexisme ont une base commune : la domination de l’homme sur ce qui est considéré comme vulnérable. Aph Ko, une féministe étasunienne noire et antispéciste, observe ceci :

Ce qui est encore plus effrayant, c’est que la vulnérabilité perçue des animaux est utilisée comme une justification implicite pour les abus dont ils sont victimes. En d’autres termes, parce que les animaux ne peuvent pas se battre et résister, nous donner ou refuser leur consentement, ou s’organiser en opposition à ceux et celles qui les dominent, nous, les êtres humains, pensons avoir le droit de faire ce que nous voulons avec eux, généralement sous le prétexte de « prendre soin » de leurs intérêts.[^1]

L’étude « Slaughtehouses and increased crime rates », faite par les chercheuses étasuniennes Amy J. Fitzgerald, Linda Kalof et Thomas Dietz en 2009, a montré la corrélation entre le travail dans les abattoirs et l’augmentation des crimes violents, des viols et de la violence domestique. Aucune autre industrie ne produit le même effet d’augmentation de la violence que celui observé avec le travail des abattoirs. La conclusion de l’étude est la suivante :

La plupart de ces crimes sont commis contre ceux et celles qui ont moins de pouvoir, et nous interprétons cela comme la preuve que le travail effectué dans les abattoirs peut se transformer en violence contre des groupes ayant moins de pouvoir, comme les femmes et les enfants.

En analysant la consommation de viande, de lait et d’œufs comme une expression de l’articulation entre patriarcat et capitalisme, on comprend pourquoi les femmes ont historiquement mené le mouvement antispéciste et continuent d’en constituer l’essentiel de sa base.

L’angle mort de la gauche radicale

Il est impossible de mettre fin au spécisme sans vaincre le capitalisme et vice versa. C’est un cercle vicieux : le capitalisme dépend de la possibilité de dominer et d’exploiter les groupes vulnérables pour exister, et tant que la domination et l’exploitation des groupes vulnérables seront tolérées, le capitalisme aura des piliers pour le soutenir. Il n’y aura pas de dépassement du capitalisme sans la fin du patriarcat, de la suprématie blanche et du spécisme.

D’un côté, il existe une approche libérale du véganisme, défendue par des organisations européennes et américaines, et par certain.es activistes, qui se contentent de demander des changements dans le mode de consommation des gens, en remplaçant les produits d’origine animale par des produits d’origine végétale, souvent produits par les mêmes méga entreprises qui profitent de l’exploitation animale et des travailleurs et travailleuses. Cela finit par servir les intérêts du capital. Un mouvement antispéciste qui n’est pas anticapitaliste finit par renforcer la même structure qui opprime les animaux.

D’un autre côté, le spécisme est toujours l’angle mort de la gauche radicale, et l’antispécisme reste la cause orpheline du mouvement anticapitaliste. Le véganisme est vu soit comme un « régime alimentaire » sans implication politique, soit comme un « choix personnel » sans potentiel révolutionnaire. On me répète souvent que « le problème est structurel et les changements individuels ne sont pas une solution ».

En tant qu’anarchiste, je me bats pour un monde libre de toute domination. Et le fait qu’une domination existe structurellement ne justifie pas de continuer à la tolérer au niveau individuel. Le racisme et la misogynie sont également structurels, mais cela ne rend pas acceptable des pratiques individuelles racistes et misogynes. Si la possibilité de s’abstenir des fruits de l’exploitation animale existe, alors ce que nous mettons dans l’assiette est une question éthique.

Je reconnais que pour de nombreuses personnes dans les pays du Sud et dans les quartiers populaires des pays colonisateurs, s’abstenir de la consommation animale n’est pas un choix possible aujourd’hui. C’est pour cette raison que le véganisme populaire s’engage à apporter des changements matériels à la vie de ces personnes, car il comprend que l’autonomie et la souveraineté alimentaires sont des conditions nécessaires pour que la consommation d’animaux devienne obsolète.

Véganisme populaire

Le véganisme est un projet éthico-politique. Si l’antispécisme est la théorie, le véganisme est la pratique. Nous comprenons que la domination de notre espèce sur toutes les autres ne peut être moralement justifiée. C’est une discrimination fondée sur des critères arbitraires, dont l’origine se trouve dans la même logique de domination qui produit toutes les autres oppressions.

Le véganisme populaire – le courant que je défends et que nous construisons au Brésil depuis plus d’une décennie – est engagé dans la lutte anticapitaliste et veut la fin de la logique marchande qui régit les relations entre humains et non-humains. Mais nous sommes conscient.e.s que le renversement du capitalisme ne mettra pas automatiquement fin au spécisme. C’est pourquoi nous insistons sur la nécessité de briser la logique de domination de l’humain sur le non-humain.

Selon ce courant de véganisme, une personne végane pratique la solidarité politique avec les animaux non humains par la non-coopération avec le système de domination et d’exploitation qui profite de leur douleur et de leur mort. Ce n’est pas seulement un boycott de consommation. C’est une question de praxis, de cohérence politique avec l’idéologie que nous défendons.

Pour nous, l’origine de l’aliment (qu’il soit animal ou végétal) n’est pas le seul critère à prendre en compte. Pour être en cohérence avec ce que nous préconisons, il est nécessaire que la nourriture soit également exempte d’exploitation humaine et ait été produite selon des méthodes écologiques. C’est pourquoi nous voyons la pratique antispéciste comme indissociable des pratiques anticapitalistes, écologiques et libertaires.

Réduire sa consommation de viande et choisir des petits producteurs ?

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Chaque fois que nous mangeons un morceau d’animal, ou quelque chose produit par leur corps, nous normalisons la violence commise contre eux et renforçons la logique de domination qui valide aussi la discrimination et l’exploitation des groupes humains marginalisés. Manger des animaux c’est accepter une vision du monde qui considère d’autres corps comme des ressources exploitables, dont on peut disposer à notre guise.

Cependant, il est important de souligner que dans le véganisme populaire, nous faisons la distinction entre les entreprises géantes de l’agroalimentaire, qui gagnent des milliards d’euros avec l’exploitation animale, et les petits éleveurs et petites éleveuses qui exploitent des animaux pour survivre. Il serait malhonnête d’attaquer les second.e.s tant que les premières existeront. C’est pourquoi notre engagement avec la lutte antispéciste n’est pas déconnecté de la réalité des personnes exploitées au sein du système capitaliste. Le véganisme populaire défend un modèle de société où les personnes qui sont actuellement forcées de vivre de l’exploitation animale auront la possibilité de gagner leur vie et de vivre dignement sans avoir besoin de dominer, d’exploiter et de tuer d’autres animaux.

Nous, antispécistes, ne voulons pas réduire l’échelle de l’exploitation animale, nous voulons qu’elle cesse, car nous pensons que le problème fondamental réside dans le rapport de domination que nous imposons aux autres animaux. Manger des animaux dans les pays au centre du capitalisme, comme la France, est déjà devenu obsolète pour une part minoritaire mais croissante de la population. Et si nous avons la possibilité matérielle de ne pas exploiter ni tuer d’autres animaux, il n’y a aucun argument éthique pour le justifier.

Ceux et celles qui croient que l’accès à la nourriture végétale est la plus grande difficulté pour devenir végane se trompent. En France, comme dans la plupart des pays du monde, l’offre d’aliments végétaux produits localement est déjà suffisante pour que la plupart des gens puisse pratiquer le véganisme. S’il peut encore sembler difficile de devenir végane, c’est parce que tant que l’oppression d’autres animaux sera tolérée, normalisée et désirée, il continuera d’être plus facile de la reproduire que de s’y opposer. Pratiquer le véganisme, bien qu’étant un geste individuel qui, à lui seul, ne menace pas l’hégémonie spéciste, c’est participer à un changement de paradigme social.

La révolution sera antispéciste

Pour abolir le spécisme, un changement structurel de la société est nécessaire afin qu’il soit possible de répondre aux besoins humains sans passer par l’exploitation et la mort d’autres animaux. En d’autres termes, nous ne voyons pas les changements pour rendre le spécisme obsolète, séparés des changements qui rendront le capitalisme obsolète. En plus d’être un puissant outil de décolonisation pour ceux et celles qui se trouvent dans le Sud global, le véganisme est une stratégie pour affaiblir le capitalisme.

Comme l’idéologie spéciste est hégémonique, elle est profondément enracinée dans l’imaginaire collectif, même quand il s’agit de groupes humains dominés. Cela empêche la reconnaissance des animaux non humains comme une classe historiquement dominée et exploitée, étape essentielle pour la pratique de la solidarité politique avec eux.

Nous, antispécistes, sommes conscient.e.s de la mission herculéenne qui est devant nous. Si nous ne nous décourageons pas, c’est précisément parce que nous comprenons que vaincre le spécisme est une des conditions nécessaires pour construire un futur où justice et égalité seront des possibilités réelles. Le véganisme est praxis et préfiguration : c’est pratiquer aujourd’hui ce que nous défendons pour la société que nous voulons construire avec notre combat.

Tout comme je crois que le mouvement antispéciste révolutionnaire viendra du Sud global, je pense aussi que la résistance sera organisée par nous, femmes racisées et colonisées, qui défendons l’émancipation de tous les corps. Nous sommes de plus en plus nombreuses à revoir la place occupée par les animaux non humains dans l’idéal de société que nous voulons construire, en les soustrayant à la condition subordonnée que nous leur avons attribué, et en les considérant comme des sujets de droits et des compagnons de lutte. Et nous nous demandons combien de temps il faudra encore avant que cette prise de conscience s’opère chez nos camarades dans la gauche radicale, spécialement ceux et celles qui sont dans le Nord.

Sandra Guimarães

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